Ce que je sais de Vera Candida
Prix Renaudot des lycéens et le prix Roman France Télévisions 2009
De Véronique Ovaldé
Paru le : 20/08/2009
Editeur : Olivier
Collection : Olivier littérature française
ISBN :
EAN : 9782879296791
Nb. de pages : 300
Poids : 293 g
Dimensions : 14cm x 20.5cm x 2cm
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Quatrième de couverture
Quelque part dans une Amérique du Sud imaginaire, trois femmes d’une même lignée semblent promises au même destin : enfanter une fille et ne pouvoir jamais révéler le nom du père. Elles se nomment Rose, Violette et Vera Candida. Elles sont toutes éprises de liberté mais enclines à la mélancolie, téméraires mais sujettes aux fatalités propres à leur sexe. Parmi elles, seule Vera Candida ose penser qu’un destin, cela se brise. Elle fuit l’île de Vatapuna dès sa quinzième année et part pour Lahomeria, où elle rêve d’une vie sans passé. Un certain Itxaga, journaliste à L’Indépendant, va grandement bouleverser cet espoir.Un ton d’une vitalité inouïe, un rythme proprement effréné et une écriture enchantée. C’est ce qu’il fallait pour donner à cette fable la portée d’une histoire universelle : l’histoire des femmes avec leurs hommes, des femmes avec leurs enfants. L’histoire de l’amour en somme, déplacée dans l’univers d’un conte tropical, où Véronique Ovaldé a rassemblé tous les thèmes – et les êtres – qui lui sont chers.
Le récit se déroule sur quatre générations de femmes dont l’aïeule, Rose Bustamente, honnête prostituée sur l’île de Vatapuna, est la grand-mère de Vera Candida, notre héroïne.
A propos de Véra Candida, Véronique Ovaldé dit qu’elle est une « amazone », « une fille qui sait où elle va ». Je crois qu’il ne faut pas croire ce que disent les auteurs lorsqu’ils parlent de leur livre. C’est vrai, qu’en sait-elle ? Véra Candida, pour moi, c’est un petit bout de femme farouche qui a risqué sa vie pour rompre le sortilège de Vatapuna mais qui n’en reste pas moins un fétu de paille ballotté au gré des alizés. C’est un personnage vaporeux et fugace que l’on se perd à vouloir saisir.
Une première série de questions surgit. Mais alors, qui est Vera Candida ? Où va-t-elle puisqu’elle le sait ? Et qui est l’amazone si elle n’est pas Vera Candida ? Puis une autre. Véronique a-t-elle crée Vera ? Ou bien c’est Vera qui crée Véro ? Une chose est sûre, Vera Candida intrigue. Véronique Ovaldé aussi. Le jeu de miroir entre l’auteur et son héroïne n’est qu’un des aspects fascinants de ce roman arborescent.
Toutes proportions gardées, je me souviens avoir ressenti quelque chose de similaire avec Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez. Vous souvenez-vous de ce foisonnement incompressible, le livre qui déborde l’auteur, l’auteur débordé par sa propre imagination ?... Il y a de cela chez Véra Candida.
Pas de doute, ce roman très remarqué lors de la rentrée littéraire 2009, est tout à fait réjouissant !
Dans la presse
Les pulsions, visions et actions de ces personnages, aussi tordues soient-elles, sont toutes exposées sur un même plan d'évidence pour asseoir le monde sur de nouvelles bases, le temps d'un récit. Mais dans son dernier roman, Ce que je sais de Vera Candida, ce récit est d'abord un mythe : celui qui fonde une lignée maternelle, réunissant les destins successifs de Rose, Violette, Vera Candida et, pour finir, de sa fille Monica Rose. La première vit sur l'île de Vatapuna, la deuxième y meurt, la troisième la fuit, la quatrième ne la connaîtra même pas. C'est pour cela, souligne Véronique Ovaldé, que cet endroit imaginaire est, dès l'ouverture du roman, un condensé d'imagerie latino-américaine, paré de l'éclat factice du réalisme magique...
Séduite par un ogre moderne qui l'engrosse sur le tard d'une fille au destin avorté, Rose est peut-être la figure la plus rutilante de ce roman, mais pas la plus intéressante. Car la trajectoire de sa petite-fille, Vera Candida, en fille-mère arrachée au paradis d'enfance, rappelle l'un des autres talents de Véronique Ovaldé : sa capacité à traiter son personnage comme une force susceptible de transformer in extremis une vie d'échecs ou d'accidents en un destin choisi et encore ouvert.
Fabienne Dumontet - Le Monde
Le réalisme magique, elle s'en défendrait presque. Plus influencée par le roman noir, Véronique Ovaldé s'est en tout cas bien affranchie des leitmotivs de la littérature française contemporaine pour imposer un univers de contes de fées, dont les allégories fantasques et les incongruités réussissent à faire grincer la mécanique romanesque...
Dans cette fable décalée, la fantaisie est là pour alléger la violence. Une écriture ludique et poétique que Véronique Ovaldé n'a jamais aussi bien maîtrisée, et que Vera Candida définit parfaitement à la fin du roman : «De ce côté-ci je suis avec les vivants, de ce côté-là je suis avec les morts. C'est comme un petit pas de danse que j'improvise pour vous.»
Maud Vergnol - L'Humanité
Comme dirait Vialatte et comme des chercheurs l'ont montré, les contes remontent à la plus haute antiquité, c'est-à-dire à la préhistoire, même si (et peut-être parce que) dans la vraie vie ni les fées ni les princes charmants n'existent. Véronique Ovaldé le sait comme tout le monde, mais elle ne peut renoncer à y croire, à les imaginer dans ce monde-ci, le nôtre, celui où faire sa vie librement est un acte de chevalerie et un enchantement désespéré, l'avenir n'ayant «rien d'un champ de coquelicots»...
Les princes charmants de Véronique Ovaldé n'ont jamais la force masculine avec eux. Leur manière de résister est d'être attentifs à la femme qu'ils aiment et de renoncer au reste. C'est un cliché, qui en agacera plus d'un...
Mais un conte vit de clichés. Il les répète et, par de petites variations, les transforme en vérités. Ce que je sais de Vera Candida ?Ce qu'on m'en a dit, le soir, à l'heure du loup.
Philippe Lançon - Libération
Inutile de perdre son temps à chercher Vatapuna ou Lahomeria sur une carte, mais toute imaginaire qu'elle soit, l'Amérique latine de Véronique Ovaldé est aussi vraie que nature, aussi moite, aussi étouffante, aussi corrompue. On ne peut s'empêcher de songer à Garcia Marquez à la lecture de cette fresque découpée en courts chapitres qui mêle réalisme et étrangeté et dessine surtout deux belles figures de femmes: Vera Candida, qui donne son titre au roman, et l'inoubliable Rose Bustamente.
Sylvie Prioul - Le Nouvel Observateur
«Ce que je sais de Vera Candida» de Véronique Ovaldé - Entre merveilleux et réalisme, la trajectoire de trois femmes dans un pays imaginaire. Il devient de plus en plus difficile de lui résister. Comme si elle avait créé un philtre qui, délicatement distillé dans chaque roman qui passe, envoûte un peu plus le lecteur. Il y a bien un effet Ovaldé, concocté à base de grâce, d'étrangeté et de crudité. Cet effet se diffuse dès le titre et explose à peine la première page dévorée. Prenez son dernier livre, Ce que je sais de Vera Candida. D'emblée le lecteur s'interroge sur le personnage caché derrière ce curieux patronyme. L'auteur, elle, sait. Elle va nous le raconter. Il suffit de se laisser emmener. Où ? À Vatapuna, en bord de mer, dans un pays qui ressemble au Mexique, là où son héroïne revient après plus de vingt ans d'absence, là où «elle respire l'odeur des palétuviers, la poussière de la route, le gasoil et les effluves du matin caraïbe le ragoût et les beignets».
Françoise Dargent - Le Figaro
Véronique Ovaldé conte ces vies d'une allure qui jamais ne traîne, mais sait se poser le temps d'une image infiniment poétique. Et puis ça repart, comme si l'écrivain s'était installée dans la vapeur d'un nuage blanc entouré de bleu ciel pour mieux observer coups de tonnerre et éclaircies. Le sens de l'incongru et celui de l'humour vont et viennent comme brises sur les odeurs trop fortes de la misère et les brûlures de l'âme...
Dans l'invention d'un monde plein d'ailleurs et d'une langue à soi, Véronique Ovaldé écrit le livre des filles-mères en libérant l'atroce mot valise du poids de son trait d'union maléfique. Qu'elle remplace par l'espace du bonheur.
Valérie Marin La Meslée - Le Point
La romancière déploie, à bride abattue, l'étonnant destin d'une lignée de filles-mères. Une saga formidable, aux accents sud-américains...
La romancière se joue aussi des mots, de la syntaxe, de la ponctuation: les majuscules succèdent aux virgules, les parenthèses se multiplient, les maximes se pétrissent à la sauce caribéenne («Autant espérer une pluie d'or du cul d'un âne», «Le ver est dans la goyave»). Des phrases chaloupées qui délivrent un parfum d'étrangeté et de folle gaieté, malgré l'âpre destin des personnages...
Si les femmes sortent la tête haute du récit, les hommes, eux, ne sont guère reluisants - fourbes, brutaux, violeurs. A l'exception d'un reporter au pseudonyme batailleur, Billythekid, défenseur des victimes en tout genre, qui s'amourache de Vera Candida. Guerre des sexes, tableau social, mais aussi simple et belle histoire d'amour... traversent cette saga baroque aux accents sud-américains. Un seul souhait: que Mme Ovaldé n'interrompe jamais ses rêves !
Marianne Payot - L'Express
Extrait du livre
PROLOGUELe retour de la femme jaguar
Quand on lui apprend qu'elle va mourir dans six mois, Vera Candida abandonne tout pour retourner à Vatapuna. Elle sait qu'il lui faut retrouver la petite cabane au bord de la mer, s'asseoir sur le tabouret dehors et respirer l'odeur des jacarandas mêlée à celle, plus intime, plus vivante, si vivante qu'on en sent déjà poindre la fin, celle pourrissante et douce de l'iode qui sature l'atmosphère de Vatapuna. Elle se voit déjà, les chevilles sur le bord d'une caisse, les mains croisées sur le ventre, le dos si étroitement collé aux planches qu'il en épousera la moindre écharde, le moindre noeud, le plus infime des poinçons des termites géants.
Tout au long du voyage en minibus qui l'emmène du port de Nuatu jusqu'à Vatapuna, Vera Candida somnole en goûtant à l'avance la lenteur du temps tel qu'il passe à Vatapuna.
Vera Candida sait qu'en revenant à Vatapuna, elle récupérera son horloge. Celle qui ne ment jamais, qui ne fait pas disparaître comme par un enchantement malin les heures pleines, celle qui ne dévore rien et égrène avec précision, et une impartialité réconfortante, les minutes, qu'elles soient les dernières ou qu'elles ponctuent une vie encore inestimablement longue.
Il y a longtemps de cela, Vera Candida a perdu son horloge. C'est arrivé quand elle a quitté Vatapuna vingt-quatre ans auparavant. Elle avait pris dans le sens inverse le même minibus que celui-ci - moins rouillé sans doute, moins rafistolé avec des tendeurs et du gros scotch noir, moins bringuebalant et bruyant, moins sale, la route n'était pas encore visible sous les pieds quand on soulevait le tapis de sol, les pneus étaient moins lisses, mais le chauffeur était le même, des grigris jumeaux se balançaient au rétroviseur, juste empoussiérés maintenant et plus ternes, la radio diffusait déjà une soupe inaudible et criaillante, une sorte de continu crachotement de sorcière.
Vera Candida est seule dans le minibus, elle n'a plus de bébé dans le ventre, mais quelque chose de moins étranger et de plus destructeur, et elle n'a plus quinze ans.
Terminus, gueule le chauffeur.
Vera Candida s'empare de son sac à dos, elle le glisse sur ses épaules, les sangles lui blessent la peau, elle grimace, se dit, C'est ainsi que je sais que je faiblis, le type la regarde descendre, il se penche vers elle quand elle est sur la chaussée:
Je vous connais? lance-t-il.
Elle se retourne et le fixe. Il paraît gêné. Il dit:
Je croyais que je vous connaissais. Mais je vois tellement de gens.
Il fait un geste rond qui englobe la rue et les alentours déserts.
Vous ne pouvez pas me connaître, répond-elle. Elle sourit pour ne pas paraître trop abrupte. Elle sait quelle impression elle peut produire; elle a trente-neuf ans, à cet âge on sait quelle impression on produit sur ses contemporains. Elle devine le malaise du chauffeur, Vera Candida a le regard azur et féroce, ce qui coïncide mal. Elle a, depuis qu'elle est née, toujours gardé les sourcils froncés. Il y a des gens qui ne regardent jamais leur interlocuteur dans les yeux mais juste au-dessus, sur le point le plus bas du front, et ce décalage crée un trouble indéfinissable. Vera Candida a ce genre de regard, c'est comme un muscle de son visage qui serait toujours crispé, une malformation congénitale, impossible d'avoir l'air doux et attendri. Déjà minuscule, Vera Candida ne lâchait personne avec sa scrutation, elle semblait percer chacun à jour - sans que cela fût vrai d'ailleurs, Vera Candida n'avait pas ce pouvoir, elle ne faisait que fixer les gens comme l'aurait fait un bébé jaguar. Et on n'avait qu'une envie, c'était de décamper le plus vite possible.
Le chauffeur referme la porte coulissante et démarre.
Vera Candida pose son sac, elle respire l'odeur des palétuviers, la poussière de la route, le gasoil, et les effluves du matin caraïbe - le ragoût et les beignets -, elle perçoit le jacassement des télés et des radios par les fenêtres ouvertes - il doit être sept heures sept heures trente, estime-t-elle -, le ressac de la mer en arrière-plan, un chuintement discret, elle reprend son sac et traverse le village, se dirige vers la cabane qu'elle a quittée vingt-quatre ans auparavant.
Il y a un snack à la place.
Une baraque en tôle cadenassée. Vera Candida s'approche pour jeter un oeil à travers la porte vitrée, les relents persistants de graillon lui rappellent l'état de son estomac, elle se sent nauséeuse, elle jure entre ses dents, Putain de putain, elle s'attendait de toute façon à ce que la cabane en bois ait été rasée, c'était couru d'avance, elle le savait, n'est-ce pas, avant d'avoir entrepris le voyage, alors pourquoi a-t-elle entrepris ce voyage, elle entrevoit des tabourets retournés sur les deux tables et un comptoir bricolé avec du bois de récupération, elle s'assoit sur son sac et reprend son souffle, elle croise ses mains devant elle, voit ses doigts se superposer les uns aux autres, elle pense à ce que charrie son sang, elle pense à son corps qui déclare peu à peu forfait, elle a la tentation de se laisser aller à un désespoir tranquille. Elle ne se sent pas si mal, elle se sent juste en proie à la fatalité.
Pssst, entend-elle.
Elle lève le nez et aperçoit sur sa gauche, à travers le grillage, une petite vieille, les doigts accrochés au fil de fer, debout dans son jardin pelé, qui lui sourit d'un sourire de nourrisson édenté.
Pssst, répète-t-elle.
Vera Candida se remet sur ses pieds et se dirige vers la vieille, soupçonnant que la voix de celle-ci ne pourra venir jusqu'à elle, elle s'approche tout près de la vieille femme qui porte des breloques brillantes autour du cou, des médailles surdimensionnées et des sautoirs en strass, on dirait un catcheur, elle a l'air d'avoir sorti la totalité de son coffre à bijoux et enfilé tout ce que ses cervicales peuvent encore endurer, elle a un oeil morne et un oeil pétillant, elle semble avoir cent dix ans. Vera Candida regarde les doigts de la vieille accrochés au grillage comme des griffes de serin, elle dit, Bonjour.
Tu es Vera Candida, rétorque la vieille de sa toute petite voix. Elle toussote et ajoute, Ta grand-mère m'avait bien dit que tu reviendrais.
VATAPUNA
Les deux métiers de Rose Bustamente
Rose Bustamente, la grand-mère maternelle de Vera Candida, avant de devenir la meilleure pêcheuse de poissons volants de ce bout de mer, avait été la plus jolie pute de Vatapuna
Répudiée à quatorze ans par sa mère parce qu'elle n'était plus vierge, Rose Bustamente, avait vécu chez des cousins sur les hauteurs de Vatapuna. Les cousins en question étaient ceux dont les fils avaient fréquenté d'un peu trop près Rose Bustamente. On n'avait pas su si c'était pour cette raison qu'ils l'avaient accueillie chez eux. Ils l'hébergèrent pendant quelque temps avec une sorte d'indifférence fruste comme si elle avait été une biquette de plus.
Rose Bustamente avait fini par descendre à Vatapuna et faire ce que sa mère avait prédit qu'elle ferait: elle s'était mise à son compte dans la cabane, aujourd'hui transformée en snack miteux. Ses clients pouvaient baiser avec elle pour une somme raisonnable en écoutant la mer qui toussotait sur la plage tout devant, à l'abri derrière la portière en capsules plastique multicolores.
A quarante ans, se considérant trop vieille pour continuer son ministère, Rose avait cessé d'être pute. Elle ne se voyait pas travailler exclusivement de nuit pour ne pas effaroucher le chaland et n'imaginait pas se faire toute petite sur sa paillasse afin que ses rondeurs amollies passent pour des plis du drap. Elle s'était acheté une barcasse, une épuisette et un chapeau à large bord et s'était mise à pêcher les poissons volants (ou plutôt à les attraper comme s'ils avaient été des papillons) pour les vendre au marché le mercredi et le samedi. Elle était habile, délicate et dure à la tâche, toutes qualités qui lui avaient fort servi dans ses deux métiers.
Jusque-là Rose n'avait pas eu d'enfant parce qu'elle ne le pouvait pas, ce qui avait été bien pratique. Elle trouvait le monde assez instable et violent pour se réjouir ouvertement de n'avoir pu enfanter.
Très peu pour moi, disait-elle, assise à son étal sur le marché, à une ou deux vieilles commères près d'elle qui lui enviaient ses poissons volants et les bracelets qu'elle portait au poignet. J'ai le ventre sec et la vie plus simple. Et les vieilles acquiesçaient en la plaignant et en la jalousant tout à la fois, causant dès qu'elle avait son joli dos tourné, Elle fanfaronne mais elle est bien malheureuse, la pauvresse, personne ne s'occupera d'elle dans ses vieux jours, ni mari ni enfants, oubliant, les cousines, combien leurs maris étaient choses volatiles et que leurs enfants avaient eu tôt fait de quitter la cabane pour tenter de voler de leurs propres ailes, s'abstenant de retourner auprès de leur vieille maman même dans ses dernières heures.
Rose n'avait jamais été importunée à cause de son premier métier, ni pendant qu'elle l'exerçait ni après qu'elle l'avait abandonné. Les femmes avaient été assez naïves pour penser qu'avec une Rose au village leurs hommes n'iraient jamais chercher plus loin et elles étaient assez rouées pour lui être reconnaissantes de faire ce qu'elles-mêmes ne voulaient plus faire aussi souvent et avec d'aussi jolies simagrées qu'au début de leur mariage.
Rose avait donc eu la paix pendant des années et sa vie ne se compliqua qu'avec l'arrivée de Jeronimo à Vatapuna.
Blanche avec des ailerons
Rose connaissait déjà deux trois choses à propos de Jeronimo quand elle apprit qu'il approchait du village. Sa réputation l'avait précédé comme c'est le cas pour tous les brigands, les joueurs professionnels ou les play-boys aux yeux verts. Même dans cet endroit reculé du monde, à l'extrémité ouest de l'île, dans le village de Vatapuna, on avait eu vent de Jeronimo.
Ce fut au marché que Rose fut informée de son arrivée. On avait l'impression d'entendre parler d'un cyclone, trajet, force des vents, espoir d'y échapper, certitude de finalement se retrouver pile au centre de son oeil. Rose vendait ses poissons volants sans se préoccuper outre mesure de la rumeur, elle avait mis au point des techniques d'évitement, l'air d'être là sans y être, le sourire entendu, le hochement de tête, une absence étudiée et bienveillante comme si tout cela ne l'affectait pas directement, elle aurait bien aimé certes être concernée, mais, allez savoir pourquoi, les rumeurs ne réussissaient jamais à la passionner ou à la faire sortir de ses gonds.
Copyright L'Olivier.
Présentation de l'auteur

Véronique Ovaldé est une écrivaine à l’imaginaire particulièrement vif. Elle est née en 1972 au Perreux-sur-Marne, travaille dans l'édition et vit à Paris avec ses deux enfants.
Le Sommeil des poissons (Le Seuil, 2000), Toutes choses scintillant (Éditions de l'Ampoule, 2002), Les Hommes en général me plaisent beaucoup (Actes Sud, 2003), Déloger l'animal (Actes Sud, 2005), Et mon cœur transparent (Éditions de l'Olivier, 2008): cinq romans ont suffi à imposer son univers singulier, en France mais aussi à l’étranger (nombreuses traductions). Elle a reçu la Bourse Goncourt du livre jeunesse avec l'illustratrice Joëlle Jolivet pour leur album, La Très Petite Zébuline (Actes Sud Junior, 2006).
Elle participe régulièrement à des performances avec des artistes : production de multiples avec Françoise Quardon, performances avec Hervé Trioreau (Lieu Unique, Nantes, 2005), Louis Vermot (Correspondances de Manosque, 2005), lectures (festival d’Avignon, jardin des Doms, 2006).
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