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Antoine BelloAntoine Bello
Antoine Bello est né en 1970 à Boston.
Il vit et travaille à New York. Il a déjà publié aux Éditions Gallimard un recueil de nouvelles, Les funambules (collection blanche, 1996) et [...]Lire la suite >>
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Écrivains

De Antoine Volodine
Écrivains - Antoine Volodine
Paru le : 02/09/2010
Editeur : Seuil
Collection : Fiction
Rubrique : Romans Contes Science Fiction / Fantastique
ISBN :
EAN : 9782021022407
Nb. de pages :
Poids : 250 g
Dimensions : 14cm x 20.5cm x 1.7cm

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Antoine Volodine

Antoine Volodine


Antoine Volodine a passé son enfance et son adolescence à Lyon, où il fait également ses études supérieures.

Après avoir enseigné le russe pendant quinze ans, il choisit de se consacrer à l'écriture et à la traduction. En 1985, il confie un manuscrit à Denoël, qui publiera ses quatre premiers romans dans la collection Présence du futur, parmi lesquels Rituel du mépris, Grand prix de la science-fiction française en 1987. Son oeuvre à la poétique exigeante échappe à toute classification et compte aujourd'hui près de quinze titres, dont Des anges mineurs, couronné en 2000 par [...]
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Quatrième de couverture Dans la presse Extrait du livre Présentation de l'auteur

Quatrième de couverture

La figure de l'écrivain telle que l'imagine Antoine Volodine. Ni alcoolique génial ni géant hugolien, ni romantique torturé, et encore moins sommité mondaine adulée par les médias. L'écrivain ici se débat contre le silence et la maladie, quand il n'est pas sur le point d'être assassiné par des fous ou des codétenus. Qu'il soit homme ou femme, il sait qu'il n'a aucun avenir. Souvent, il est analphabète, comme Kouriline, qui évoque oralement la terreur stalinienne en s'inclinant devant des poupées en ferraille. Il peut aussi lui arriver d'être déjà mort, comme Maria Trois-Cent-Treize, qui fait une conférence sur l'écriture dans l'obscurité totale qui suit son décès. Ou d'être en transe, comme Linda Woo, qui depuis sa cellule donne elle-même une définition des écrivains : « Leur mémoire est devenue un recueil de rêves. Ils inventent des mondes où l'échec est aussi systématique et cuisant que dans ce que vous appelez le monde réel. »


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Extrait du livre

MATHIAS OLBANE
Toutes les nuits, à l’heure la plus pénible, l’écrivain Mathias Olbane quittait le lit où il avait saumâtrement somnolé depuis le soir, assailli de rêves et de désespoir, et, sans allumer, il allait s’asseoir devant le miroir de la chambre. L’été ne se terminait pas, la chaleur autour de lui était étouffante. Les meubles et le parquet craquaient de temps en temps dans le silence. La poussière sentait les médicaments, l’herbe sèche, le linge d’hôpital. Mathias Olbane ouvrait le tiroir du chiffonnier sur lequel le miroir était posé, il dépliait le maillot de corps dans lequel il dissimulait son pistolet, puis, après avoir vérifié que le chargeur était en place, il refermait le tiroir, ôtait le cran de sécurité et appuyait l’arme contre sa joue, orientant le canon vers l’intérieur de son crâne. Puis il commençait à compter. Un… deux… trois… quatre… Il comptait lentement, sans donner de la voix mais formant les nombres avec ses lèvres. Sa bouche remuait, et, sous sa mâchoire, à l’endroit où l’extrémité du pistolet adhérait, la peau se tendait et se détendait.
Il n’y avait pas de lampes brillant au-dehors, sur le terrain qui séparait la maison de la forêt, mais comme, le soir venu, il ne tirait pas les volets de la chambre, l’obscurité n’était pas complète, et parfois de la campagne filtrait assez de clarté pour qu’il pût croiser son propre regard. C’était un regard sans grande intensité, et, en général, il y répondait avec indifférence, mais dans quelques cas il avait l’impression de se trouver en face d’un intrus qui l’observait en s’efforçant de cacher ses sentiments, et entre son reflet et lui s’engageait une confrontation. Cela le troublait et alors il lui arrivait de s’embrouiller dans son énumération, et, quand il ne pouvait plus établir avec certitude où il en était, il reprenait tout à zéro et il s’interdisait ensuite de lever à nouveau les yeux sur sa propre image.
L’idée de Mathias Olbane était de réussir à se tuer avant d’avoir prononcé le nombre quatre cent quarante- quatre, qu’il avait fixé comme limite à cette longue scansion mentale. À raison d’un chiffre toutes les deux secondes, la durée de survie devant le miroir avoisinait un quart d’heure, ce qu’il estimait raisonnable. Par ailleurs, quatre et quarante-quatre renvoyaient à avril 1944, date à laquelle son grand-père paternel était mort à Buchenwald. La numérologie ne l’avait jamais passionné et il ne nourrissait aucun respect spécial pour les mathématiques, mais il aimait la perfection qui se dégageait de ce qu’il appelait les jolis chiffres, et il lui plaisait aussi de combiner sa volonté de suicide avec un hommage à un disparu, à l’un des disparus tragiques de sa famille.
La petite maison de santé que sa soeur avait choisie pour lui se situait loin de toute agglomération, au milieu des bois. Il ne bénéficiait d’aucune couverture sociale et le fait de devoir compter sur la charité de sa soeur, qui n’avait guère d’aisance financière, était pour lui un motif supplémentaire de tristesse. Par la fenêtre entrouverte arrivaient le murmure des peupliers et des bouleaux quand un souffle les caressait, et, jusqu’à une heure du matin, des appels de chats-huants. Les autres bruits étaient rares. Le personnel soignant n’assurait aucun service jusqu’à l’heure du petit déjeuner. Pendant la nuit, infirmières et malades dormaient. Les chambres étaient bien isolées et, si quelqu’un ronflait, gémissait ou toussait, on ne l’entendait pas. À l’intérieur du bâtiment comme dans ses environs et ses dépendances, une tranquillité de cimetière régnait.
Avant d’être admis dans cet endroit, Mathias Olbane avait séjourné plus d’un quart de siècle dans des pénitenciers à régime sévère, car en son temps il avait commis plusieurs crimes. On ne refera pas ici son procès. Il avait assassiné des assassins, c’est quelque chose que la loi punit, quelque chose qui se paie par un enfermement à vie. Il avait purgé sa peine, et, à cinquante-trois ans, alors qu’il se préparait à vieillir hors des murs, dans l’anonymat et la discrétion, il avait été touché par la maladie. C’était une dégénérescence génétique terrible qui s’était déclenchée brusquement, sans signe avantcoureur. À une vitesse foudroyante, le mal avait rendu son visage désagréable à contempler et même monstrueux. Sa peau se fissurait, une rosée sanglante perlait aux lèvres de ses blessures, et, par endroits, des taches cartonneuses apparaissaient et s’étendaient, dessinant sur sa physionomie une carte géographique du monde où les continents imaginaires promettaient à leurs habitants dégradation, lignification et mort. Sur l’extrême rareté de cette maladie, les médecins s’accordaient, sur ses symptômes affreux et sur son caractère inguérissable, mais le nom changeait selon les spécialistes. Mathias Olbane en avait adopté un au hasard et il ne le reprenait que lorsqu’il était vraiment obligé de parler de son cas, par exemple dans ses cauchemars ou quand une aidesoignante nouvelle l’interrogeait sur les résultats de ses analyses ou de ses traitements. Il disait alors qu’il souffrait d’une oncoglyphose auto-immune. Mais ce terme le dégoûtait, et faire l’effort de le prononcer à voix haute le plongeait dans un état proche de la honte.
Un des symptômes nocturnes de l’oncoglyphose était une rétractation du cuir chevelu. Tandis que Mathias Olbane, confronté à son image obscure, égrenait lentement les chiffres qui devaient être ses derniers murmures, la peau de son crâne se crispait, les pores se resserraient et, par places, ils tiraient les cheveux par la racine, comme les aspirant à l’intérieur de la tête. Cet avalement ne conduisait pas à la disparition de la chevelure, mais, dans le silence, il provoquait un bruit crépitant, un bruit non-humain qui évoquait des mouvements d’insectes et donnait envie de vomir. C’est en entendant ce bruit que Mathias Olbane sentait avec le plus d’acuité qu’il était temps d’en finir. Il commençait à presser la détente de son arme. En une seconde, son corps était soudain baigné d’une sueur glacée. C’est maintenant, pensait-il. Maintenant ou jamais.
Alors pourtant qu’il semblait avoir atteint la limite décisive, il ne profitait pas de ces moments-là pour revoir en accéléré l’ensemble de son existence. Sa mémoire se bloquait sur deux ou trois événements dont il ne mesurait même pas l’insignifiance, comme si, après sa mémoire, lui-même était touché par une violente paralysie intellectuelle, par une incapacité à faire le tri entre l’essentiel et l’accessoire. Bien souvent, les souvenirs qui se présentaient à lui semblaient avoir surgi par suite d’un tirage au sort maladroit. Voilà qu’il revoyait une dispute avec un codétenu à propos de toilettes mal nettoyées, et ensuite une promenade qu’il avait faite à la lisière de la forêt, pendant laquelle il avait vu une couleuvre. La couleuvre glissait dans un cours d’eau minuscule et disparaissait. Les images se répétaient, sans évoluer, puis il revenait à la chambre, au pistolet, à l’attente. Accablé par le peu d’intérêt des scènes que son esprit régurgitait, trempé d’une humidité où sueur et lymphe se mêlaient, il se rendait compte qu’il s’était interrompu dans sa litanie de chiffres et qu’il avait laissé passer l’occasion de presser une bonne fois sur la queue de détente.
Il posait son pistolet devant lui, sur le plateau de bois où le vernis poissait, il essuyait sur son pantalon de pyjama ses mains ruisselantes. De nouveau il empoignait l’arme pour l’appliquer sur sa joue, et, avec ténacité mais sans entrain, il recommençait à zéro son énumération. Mathias Olbane, avant son arrestation, n’avait pas été un écrivain prolifique. Obsédé dès son adolescence par le besoin d’écrire, il n’éprouvait pas, toutefois, la nécessité de façonner des proses qui auraient eu un ouvrage publié pour aboutissement objectif. Il considérait que le jeu poétique, l’assemblage éphémère des mots, la plongée dans l’image, étaient une dimension importante dans son existence, mais que cette activité, pour urgente qu’elle fût, ne méritait pas d’aboutir à un volume normalisé, fermé et mort sur une étagère. Il laissait ses manuscrits en friche, ne se donnait pas la peine de les conclure, et même théorisait un peu sur l’inachèvement, du moins lorsque ses amis lui demandaient où en étaient ses créations. Il avait ainsi passé plusieurs années sans rien produire de publiable, puis sa prétention d’appartenir à la fière caste des poètes inconnus s’était émoussée, sa vision de lui-même en tant que créateur s’était éteinte. En dépit de ces circonstances peu propices à l’apparition littéraire, et alors qu’il se consacrait surtout à la lutte clandestine et à la préparation de représailles terroristes, autrement dit à la conception de plusieurs assassinats d’assassins, et que tout le monde, dont luimême, pensait qu’il avait cessé d’écrire, il avait un jour donné un recueil de récits à un éditeur sympathisant, et l’éditeur en avait fait un petit livre. L’ouvrage avait pour titre Un automne chez les Boyols, il avait été tiré à mille exemplaires et il s’en était vendu un peu moins de quarante.
Il contenait huit textes brefs, d’inspiration fantastique ou bizarre, composés dans un style sans brillant mais impeccable. Disons qu’il s’agissait d’un recueil qui entretenait une certaine parenté avec le post-exotisme, et qui, dans cet univers-là, aurait pu passer pour un recueil d’entrevoûtes. Sur le plan idéologique, Mathias Olbane n’avait respecté aucune contrainte, sinon celle consistant à ne pas mettre en scène des révolutionnaires conventionnels et, plus généralement, des personnages au comportement surréaliste magique stéréotypé. L’unique critique sympathisant, qui aurait pu réagir dans la presse et avait une autorité en matière de talents à découvrir, fut déconcerté et ne mentionna même pas la sortie du livre. En résumé, l’échec éditorial fut énorme. Toutefois, deux ans plus tard, Mathias Olbane, qui avait mis le point final à une deuxième oeuvre, la confia au même éditeur. Celui-ci, nullement découragé par le destin désolant d’Un automne chez les Boyols, accepta de publier Splendeur de l’esquif. C’était un roman plus ambitieux du point de vue littéraire, puisqu’on avait là une fiction très habilement structurée qui relatait à la fois une enquête policière, plusieurs épisodes de la révolution mondiale, et des incursions traumatisantes dans des mondes oniriques. Splendeur de l’esquif fut tiré à cinq cents exemplaires. Ses ventes furent nettement moins bonnes que pour le premier livre.
Là s’était arrêtée la carrière publique de Mathias Olbane en tant qu’homme de lettres.
Au cours de son procès, et alors qu’on l’accusait d’avoir mitraillé au-dessus de la ceinture quelques-uns des responsables du malheur, Mathias Olbane avait farouchement nié être un permanent dans une organisation terroriste. En dépit des sarcasmes des juges, il s’était obstiné à prétendre qu’il était écrivain et qu’il vivait de sa plume. Un automne chez les Boyols et Splendeur de l’esquif avaient été produits au tribunal, mais plusieurs paragraphes, qui n’avaient en effet rien de sirupeux, rien d’ambigu et rien de complaisant envers le monde du capitalisme réel, furent considérés comme de clairs appels au meurtre politique et furent retenus comme circonstance aggravante.
Le condamné avait vingt-quatre ans. Vingt-six ans plus tard, bénéficiant d’une remise de peine de deux ans pour bonne conduite, Mathias Olbane sortit du pénitencier, ne regarda pas derrière lui les gigantesques portes qui se refermaient, et tomba malade. L’oncoglyphose auto-immune se déclencha une semaine après sa libération.
Durant son long séjour entre quatre murs, Mathias Olbane n’écrivit pas de romans, n’écrivit pas de textes brefs, ne composa pas de poèmes. En revanche, il se donna pour tâche une tâche littéraire qui renouait avec ses premiers tâtonnements poétiques et les magnifiait pour en faire une vaste et manifestement très puissante oeuvre originale. Il inventait des mots et il les classait maniaquement par catégories. Raconter des histoires ne l’intéressait absolument plus. Il contemplait les nuages qui dérivaient au-delà des barreaux et des grilles, il laissait son regard errer sur le décor morne et gris de la cellule et sur la silhouette décourageante de ses compagnons quand, certaines années, on introduisait des codétenus dans son petit espace. Il réfléchissait aux échos qui lui parvenaient de l’extérieur, aux bribes précieuses et souvent invérifiables qui lui disaient que le monde allait toujours vers le pire. Il écoutait les plaintes ou les chants des autres prisonniers. C’était sa vie. Mais l’idée de reproduire cela avec des mots ne l’attirait pas, et encore moins de développer une fiction qui prendrait cela comme décor et, lâchement, s’en éloignerait.
Quand il avait du papier et de quoi écrire, ce qui n’était pas toujours le cas dans certaines prisons où on le transférait, il constituait des listes de vocables imaginaires, par exemple des noms de végétaux, des noms de peuples pourchassés ou exterminés, ou tout simplement des noms inventés de victimes des camps. Au fil des années, ces listes s’accumulaient et formaient des liasses épaisses, qu’il parcourait rêveusement et sans les relire, et pour lesquelles il n’éprouvait pas d’attachement, ne protestant que pour le principe quand on les lui confisquait, ou acceptant leur perte pendant les transferts.
Comme il ne les consultait pas en cas de doute et que les archives qu’il avait pu préserver finissaient immanquablement par disparaître, ces longues suites de néologismes comportaient des répétitions, des redites et des doublons. Estimer avec exactitude leur longueur serait une tâche autant ingrate qu’absurde. Néanmoins, en prenant pour base l’esprit de système de Mathias Olbane et le temps dont il disposait, on peut sans risque de grosse erreur affirmer qu’au bout de vingt-six ans de captivité il avait forgé près de cent mille mots, qui se répartissaient comme suit :



  • soixante mille noms et prénoms de victimes du malheur

  • vingt mille noms de plantes, de champignons et d’herbes imaginaires

  • dix mille noms de lieux, de rivières et de localités qui n’existaient que dans des univers parallèles

  • et dix mille palabres diverses n’appartenant à aucune langue, mais possédant une logique phonétique qui les rendait familières à l’oreille.


Voilà en quoi consistait l’oeuvre de Mathias Olbane. Sans susciter chez lui de notables colères, ses codétenus se servaient parfois de quelques feuillets manuscrits comme papier-toilette, et lui-même, mais seulement en cas de pénurie avérée, trouvait pour un début ou une fin de liste une utilisation similaire. Même dans les années où il était seul, car la surpopulation carcérale connaissait des hauts et des bas, il ne rechignait pas, assis au-dessus du seau malodorant, à tendre la main vers un de ses nombreux et monstrueux annuaires, et, sans le déplorer aucunement, à en arracher une page pour s’essuyer les fesses. Il n’avait jamais sacralisé les activités de création, la poésie lui paraissait morte à partir du moment où elle atterrissait dans l’encre d’un poème, et, de toute façon, il ne considérait pas cette ample entreprise de néologie comme entretenant le moindre rapport avec ce que, dans le monde extérieur, on appelait encore de l’art ou de la littérature.
Le jour de sa libération, quand les gardiens l’avaient invité à empaqueter ses vastes manuscrits, ses cahiers et ses tas de feuilles couvertes d’une écriture serrée, minutieuse, il avait fait un geste méprisant, et il avait abandonné l’ensemble à côté du seau. À ces hommes, qui avaient fini par le respecter ou du moins par l’admettre comme on admet un faible d’esprit, un illuminé inoffensif, il avait expliqué qu’il préférait, une fois dehors, tout reprendre à zéro, et donner enfin une forme satisfaisante à ce que les gardiens et lui-même, par inertie, appelaient ses dictionnaires.
Il était sorti de prison, et, contrairement à ses engagements, il n’avait pas renoué avec ses activités lexicologiques, il n’avait pas repris ses dictionnaires à zéro. Il aurait pu jouir, à sa manière, de la liberté retrouvée, il aurait pu s’engager dans une vie austère de créateur, comparable à celle de la prison mais dépourvue de grilles, et il avait indistinctement prévu, pour ce qui lui restait d’existence, un exil sans pathos, une solitude paisible, équilibrée, dépourvue de toute aigreur, mais il n’avait pas eu le temps de mettre à exécution cet humble rêve, et sa vie avait basculé d’une façon inattendue. L’oncoglyphose auto-immune l’avait frappé une semaine après sa libération et l’avait rejeté sans transition, immédiatement et irrémédiablement, dans le monde des freaks et des invalides. Grâce à une soeur qui lui était restée relativement fidèle, et qui, par sens du devoir plus que par bonté d’âme, écornait ses maigres économies afin qu’il pût bénéficier d’un gîte et d’une assistance médicale minimale, il avait été admis dans cette maison de repos, à l’écart du monde, pour y survivre ou y mourir. Le mari de sa soeur, un très ancien camarade du temps de la guérilla, n’avait pas fait trop de difficultés pour lui procurer un pistolet et quelques balles. C’était un homme qui à présent défendait mollement la social-démocratie, mais qui avait encore de vieilles pulsions anarchistes et des contacts avec des receleurs d’armes. Il se doutait que Mathias Olbane ne tirerait que sur lui-même, et, pour bien des raisons, cela ne le dérangeait pas. Au contraire, il l’espérait. Quant à la soeur de Mathias Olbane, pour le pistolet, elle savait. Au moment où elle avait aidé Mathias Olbane à rassembler ses affaires pour partir, elle avait découvert l’arme entourée d’un linge, mais elle l’avait remballée et elle n’avait rien dit. Elle se serait récriée si on l’avait accusée d’encourager le dessein autodestructeur de son frère, et, même dans une discussion avec son mari, elle ne l’aurait pas reconnu, mais, elle aussi, elle pensait que Mathias Olbane devait à présent disparaître. Un quart de siècle plus tôt, elle l’avait affectueusement admiré, et, avant son procès et pendant plusieurs mois après le verdict, elle était allée régulièrement le visiter, mais ensuite il avait été transféré dans un pénitencier situé à cinq mille kilomètres, et elle n’avait plus pu maintenir concrètement leur relation. Et les années s’étaient succédé, par grappes, par demi-douzaines, par dizaines, et, tandis qu’elle-même était écrasée par la vie, par sa vie de caissière de supermarché, elle avait renoncé à penser à lui comme à une personne vivante. Et voilà qu’il avait réémergé dans le monde normal, arrivant comme d’une autre planète, affreux à voir, sans moyens de subsistance et sans perspective autre que la dégradation physique et la fosse commune. Pour tout le monde, l’évidence était là : il n’avait plus sa place nulle part et il fallait qu’il en finisse. Poursuivre sa vie avait eu un sens pendant toutes les années d’emprisonnement, car il avait tout de même l’objectif de passer un jour de l’autre côté des murs, mais, maintenant qu’il se trouvait à l’extérieur, son horizon s’était trop rétréci pour être une raison de repousser ses envies de mort.
Au fond de l’obscurité, Mathias Olbane s’appliquait à ne pas s’embrouiller dans son énumération. Il comptait lentement. Le pistolet pesait dans sa main droite. Il ne ruminait pas sur la tiédeur actuelle de ses relations avec sa soeur, sur l’empressement cynique de son beau-frère à lui mettre en main un Makarov semblable à celui dont il s’était servi pour abattre les ennemis du peuple. Il s’appliquait à penser le moins possible. Il s’efforçait de ne pas nuire à son laborieux comptage. Parfois, par un automatisme qu’il ne contrôlait évidemment pas, il se surprenait à entamer mentalement une nouvelle liste. Il ne tenait plus à préserver, à poursuivre ou à achever son inachevable répertoire de mots imaginaires, mais l’habitude était tellement ancrée en lui que, sous le rythme qu’imposait la succession monotone des chiffres, pointait à chaque instant la tentation presque musicale de faire naître, par exemple à chaque changement de dizaine, un nom de personnage, de victime ou d’animal. Il se méfiait de cette diversion possible et il la combattait. Il souhaitait ne pas se distraire, il s’obstinait à ne réveiller en lui que le présent ténébreux, et, de nouveau, il constatait que son intelligence se fixait sur une séquence inintéressante du vieux passé, sur une scène méprisable, une lessive en cellule pendant laquelle sa chemise usée s’était déchirée, ou une rixe pendant les douches, ou la confiscation arbitraire de deux cahiers lors d’une journée de fouille. C’est maintenant, pensait-il. Il faut le faire. Ce n’est presque rien à faire. Puis il s’entendait haleter, et, toujours comptant et comptant, il scrutait l’imprécise image de sa tête que lui renvoyait le miroir, et il écoutait le léger crépitement, l’épouvantable crépitement qu’émettait la peau de son crâne quand elle avalait ses cheveux. Il n’appuyait pas sur la détente.
Les nuits ainsi se succédaient sans résultat. Elles étaient torrides. Quand il pleuvait, par la fenêtre ouverte s’introduisait le vacarme de la pluie. Le bruit était impérieux, il dominait et même annulait toutes les autres sonorités à l’extérieur comme à l’intérieur de la chambre. C’étaient alors des heures où il pouvait se poster en face de la glace sans ce grésillement de corne, de derme et de détresse. Mais, quand il ne pleuvait pas, il l’entendait constamment, ce grésillement.
Ses lèvres remuaient dans le noir et, la plupart du temps, il ne distinguait pas sa bouche dans la glace, ou il la devinait à peine, de même qu’il avait du mal à voir le reflet du pistolet dont le canon se calait entre ses mâchoires, là où des molaires manquaient. Il faisait trop sombre. Quand il dépassait deux cent cinquante, la suite des nombres lui paraissait de plus en plus angoissante, et, en dépit de ses efforts, il commençait à penser à son angoisse plutôt qu’à l’égrènement tragique, régulier, et il s’égarait dans des considérations sur le court chemin qui lui restait à parcourir avant la mort. Il hésitait soudain sur la dizaine en cours et il se laissait entraîner vers des discours parasites sur lui-même. De nouvelles coulées de sueur glacée zigzaguaient dans son dos, sous ses cuisses et partout sur son visage. Il sentait des ruisselets se former et il savait que sa sueur n’était pas l’unique liquide à sourdre hors de sa chair. De répugnantes humeurs se répandaient à la surface de sa physionomie, moins fluides que la saumure la plus naturelle, et perlaient sur son front, trempaient ses sourcils, roulaient sur ses paupières et les arêtes de son nez, mouillaient ses tempes, ses pommettes et sa nuque, son menton. De temps à autre, et alors qu’il approchait du terme, la pensée le traversait en un éclair qu’il était un monstre de foire, quelqu’un que nul vivant n’eût pu considérer avec tranquillité, et alors il s’arrêtait brusquement dans son énumération, accablé, conscient que sa posture en face du miroir, son lent dévidement de chiffres, son attente sans conclusion, avaient quelque chose de pitoyable et même de ridicule. Il soufflait, assombri un peu plus encore, ne pensant plus à rien, ne sachant plus où il en était dans son compte à rebours. Il essuyait son arme et ses mains sur sa veste de pyjama, sur son pantalon rayé, sur sa poche de poitrine. La rosée sanglante qui s’échappait de sa peau lui arrachait un haut-le-coeur. Il ne la voyait pas, mais il en devinait l’aspect, la viscosité, et elle lui arrachait un haut-le-coeur.
Puis il reprenait à zéro son énumération misérable. Quand il atteignait le nombre quatre cent quarantequatre, il laissait s’écouler encore quelques secondes, puis il ouvrait le tiroir de la commode, il enveloppait le pistolet dans le maillot de corps qui lui servait d’étui, il refermait le tiroir, et, comme une fois encore il n’avait pas réussi à se tuer, il se levait, regagnait son lit et essayait de se rendormir.




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Présentation de l'auteur

Antoine VolodineAntoine Volodine a passé son enfance et son adolescence à Lyon, où il fait également ses études supérieures.

Après avoir enseigné le russe pendant quinze ans, il choisit de se consacrer à l'écriture et à la traduction. En 1985, il confie un manuscrit à Denoël, qui publiera ses quatre premiers romans dans la collection Présence du futur, parmi lesquels Rituel du mépris, Grand prix de la science-fiction française en 1987. Son oeuvre à la poétique exigeante échappe à toute classification et compte aujourd'hui près de quinze titres, dont Des anges mineurs, couronné en 2000 par le prix du Livre Inter.

Volodine, qui souhaite à la fois «pratiquer la littérature comme un art martial» et «écrire en français une littérature étrangère», donne dans ses romans la parole à des écrivains marginaux, prisonniers ou malades mentaux. Il revendique le rôle de «porte-parole» de préférence à celui d'auteur. Il a forgé un univers singulier et violent, à la lisière du fantastique, du surréalisme et de la fiction politique, où se superposent les voix des chamanes visionnaires et les murmures des hommes et des femmes ayant perdu la guerre révolutionnaire.

Il nomme lui-même cette construction romanesque le «post-exotisme».


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