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D'autres vies que la mienne

De Emmanuel Carrère
D'autres vies que la mienne - Emmanuel Carrère
Paru le : 05/03/2009
Editeur : Pol
Collection : Fiction
Rubrique : Romans Autobiographies Récits
ISBN :
EAN : 9782846822503
Nb. de pages :
Poids : 324 g
Dimensions : 14cm x 20.6cm x 2.2cm

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D'autres vies que la mienne - Emmanuel Carrère Agrandir la couverture

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Emmanuel Carrère

Emmanuel Carrère


Emmanuel Carrère est un écrivain, scénariste et réalisateur français né le 9 décembre 1957 à Paris.
Fils de Louis Édouard Carrère et de la soviétologue et académicienne Hélène Carrère d'Encausse, Il est diplômé de l'Institut d'études politiques de Paris.
D’abord critique de [...]Lire la suite >>

Repéré par Philippe David


Note de la librairie : pour la première fois, un avis qui n'est pas 100 % positif. Parce que l'on vous avait déjà parlé de ce livre, en bien, et parce que cet avis nous à paru très intéressant.

On connaît Carrère pour le tour de force littéraire de son Adversaire. Avoir [...] Lire la suite >>

Quatrième de couverture Repéré par Philippe David Extrait du livre Présentation de l'auteur

Quatrième de couverture

À quelques mois d’intervalle, la vie m’a rendu témoin des deux événements qui me font le plus peur au monde : la mort d’un enfant pour ses parents, celle d’une jeune femme pour ses enfants et son mari.
Quelqu’un m’a dit alors : tu es écrivain, pourquoi n’écris-tu pas notre histoire ?
C’était une commande, je l’ai acceptée. C’est ainsi que je me suis retrouvé à raconter l’amitié entre un homme et une femme, tous deux rescapés d’un cancer, tous deux boiteux et tous deux juges, qui s’occupaient d’affaires de surendettement au tribunal d’instance de Vienne (Isère).
Il est question dans ce livre de vie et de mort, de maladie, d’extrême pauvreté, de justice et surtout d’amour. Tout y est vrai.


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Repéré par Philippe David

Note de la librairie : pour la première fois, un avis qui n'est pas 100 % positif. Parce que l'on vous avait déjà parlé de ce livre, en bien, et parce que cet avis nous à paru très intéressant.

On connaît Carrère pour le tour de force littéraire de son Adversaire. Avoir réussi comme il l’a fait à se glisser dans la peau de Jean-Claude Roman, petit Français de la classe moyenne, apparemment normal, doux menteur, gentil assassin, un garçon comme tout le monde qui n’a pas supporté ses petits échecs face au regard de sa fiancée, à celui de ses parents, qui finit par mentir sur tout, leurrer tout son monde, y réussir, et tuer ceux qu’il aime. Aujourd’hui bibliothécaire modèle en prison. Un genre à qui on donnerait Dieu sans confession ! Carrère construit « l’adversaire » celui qui est tapi en chacun de nous, capable de ruiner secrètement et en douce la confiance mise lui. « Nous » ce sont tous ces braves gens qui cherchent à donner du sens à leur vie, qui veulent une vie propre, debout : travail, amours, sexe, vie de famille, éducation des enfants, argent, parents, amitiés, vieillissement, maladies, retraite, vacances à la montagne ou à la mer… etc
Cette fois l’écrivain Carrère s’est donné un thème : des vies cassées par la mort d’un être aimé. Il les approche de très près, il est témoin de ces vies brusquement assommées. Il était là pendant le tsunami, il a vu l’effondrement, l’angoisse, la douleur. Lui se glisse, il fait l’adversaire, il a l’art de se faufiler juste à côté, sans que ce soit lui, mais il imagine très plausiblement le discours banal de ceux à qui il fait vivre ces drames dans l’écriture, pour nous lecteurs. Il nous raconte un peu comme le fait Mireille Dumas à la télé, compatissante, ou Jean Luc Delarue qui scénarise une France moyenne. Carrère scénarise des Français de la quarantaine, cherchant à se bien tenir, à être « dans leurs pompes » face à la vie, face aux contradictions, face au malheur. C’est d’un moralisme sinistre, redoutable. Pour un peu Carrère nous ferait croire que quelqu’un pourrait parler de lui-même dans ses moments de pire douleur, glissé dans une parole « comme tout le monde ». Imaginer avec lui qu’on puisse aimer, avoir peur, souffrir, s’amuser, réfléchir, jouir, prendre plaisir… comme tout le monde ! Le tour de force de l’écrivain Carrère est tout compte fait plus dangereux que les présentateurs psys de la télévision, car il est plus acceptable, plus « de gauche » qu’eux.
Je suis un lecteur occasionnel. Je me laisse guider au petit bonheur. Je dois dire que les auteurs à succès qui publient chez POL excellent dans ces facilités psychosociales contemporaines. Leur éditeur les y autorise certainement. Trouver un dénominateur commun à nos drames personnels d’aujourd’hui, en faire des scénarios possibles, par exemple parler à un homme qui est dans le coma, lui révéler le secret de sa vie intime de couple : comment en Afghanistan on traite la stérilité des maris. Ce scénario sera couronné d’un Goncourt !
Le désir de mort d’une mère pour son enfant, soigneusement masqué derrière un faux deuil rependu sur des pages et des pages de psychologie complaisante. Heureusement pour les ventes, cet exploit sera monté en épingle par une fausse histoire de plagiat entre femmes. On a pu voir aussi sur les pages d’un livre un psychanalyste fin, intelligent et niais, surfer avec sa gentille écoute au quotidien, patient par patient, vu par sa femme.
Ce petit monde bien pensant adore voisiner avec le glauque, ces auteurs « adversaires » de la vie, ignorent-ils réellement que le désir tient sa force créative d’avoir ses racines dans l’enfer ?
J’aurais tendance à dire au lecteur : « POL ! Attention danger de glissade à la vaseline ! »
A vouloir la vie sourire, même dans les drames, on devient l’adversaire de l’érotisme, de la joie, de la créativité, de la vie même.
Philippe David

L'avis précedent, rédigé par Guénaëlle Baily Daujon


Ça commence comme un journal intime, et ça se termine en roman-fleuve.
Toutes ces rencontres, destins "petits ou grand" comme dit la chanson de Bashung sont ici, dans ce roman-documentaire, minutieusement, scrupuleusement et si honnêtement retracées. Des vies autres que la mienne, se lit souvent les yeux mouillés. C'est irrésistible, parce que c'est beau et humain, fort et puis tout y est vrai.
Emmanuel Carrère, romancier, cinéaste et scénariste se met à nu. Se déshabille à la lueur des autres vies, de ceux qui l'entourent, rencontres dû au hasard ou membres de cette nouvelle famille qu'il est en train de créer, au moment même où on le lit.
En Thaïlande, pour les vacances avec ses enfants et ceux de sa compagne, Hélène, il s'ennuie. Ressasse dans la chaleur moite de sa chambre d'hôtel, son malheur de ne pas savoir aimer. Nous sommes en Décembre 2004, et le Tsunami, et sa vague dévastatrice vont s'écraser au bas de son hôtel, par chance situé un peu en hauteur. Ce miracle les épargne, lui et les siens. Ce qui n'est bien sûr pas le sort de milliers d'autres, dont un couple de français rencontré lors de leur séjour et de leur petite fillette de 3 ans, Juliette, emportée. Emmanuel Carrère, en survivant, témoigne et relate avec la distance d'un documentariste, l'œil d'un cinéaste et le coeur d'un romancier l'horreur, l'effroi, la mort implacable. Et comme souvent quand la mort est si présente, la vie autour s'intensifie, prends du poids, du sens peut-être...

Retour à Paris, et à la catastrophe naturelle succède une catastrophe plus "accidentelle". Une autre Juliette, mère de 3 petites filles, femme de Patrice et soeur d'Hélène, sa compagne qu'il s'est juré depuis la Thaïlande de ne plus jamais quitter, cette Juliette est atteinte d'un cancer.
Elle a 33 ans, va mourir, et à cela personne n'y peut rien. Comme la vague, le cancer emporte tout, aussi sauvagement. Juliette était juge, et le jour de sa mort, toute la famille est convoquée par Etienne, avec qui Juliette travaillait. Le rendez-vous est mystérieux. Etienne les a réuni, pour leur dire, à quel point Juliette et lui avaient été "de très bons juges".
Avait-il déjà en tête l'idée qu'Emmanuel Carrère puisse en faire un livre, peu importe, en tout cas à la sortie de cette drôle de réunion, Etienne lui souffle à l'oreille que cette histoire est peut-être pour lui. En entendant le témoignage de cet homme, Carrère comprends que son rôle "dans ce deuil qui n'est pas le sien", est bien celui de témoin. Comme en Thaïlande. Alors il va écrire l'histoire de Juliette, d'Etienne, la vie de "ces vraies gens" comme dit la pub, et à travers eux, se livrer. Héros du quotidien, acteurs inconnus de la Vie, de la machine judiciaire, de la vie de famille, père, mère, veuf, neveux, nièces, Emmanuel Carrère offre à sa nouvelle famille, un roman familial d'un nouveau genre.
A la littérature aussi.



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Extrait du livre

La nuit d’avant la vague, je me rappelle qu’Hélène et moi avons parlé de nous séparer. Ce n’était pas compliqué : nous n’habitions pas sous le même toit, n’avions pas d’enfant ensemble, nous pouvions même envisager de rester amis; pourtant c’était triste. Nous gardions en mémoire une autre nuit, juste après notre rencontre, passée tout entière à nous répéter que nous nous étions trouvés, que nous allions vivre le reste de notre vie ensemble, vieillir ensemble, et même que nous aurions une petite fille. Plus tard nous avons eu une petite fille, à l’heure où j’écris nous espérons toujours vieillir ensemble et nous aimons penser que nous avions dès le début tout compris. Mais il s’était écoulé depuis ce début une année compliquée, chaotique, et ce qui nous paraissait certain à l’automne 2003, dans l’émerveillement du coup de foudre amoureux, ce qui nous paraît certain, en tout cas désirable, cinq ans plus tard, ne nous paraissait plus certain du tout, ni désirable, cette nuit de Noël 2004, dans notre bunga- low de l’hôtel Eva Lanka. Nous étions certains au contraire que ces vacances étaient les dernières que nous passions ensemble et que malgré notre bonne volonté elles étaient une erreur. Allongés l’un contre l’autre, nous n’osions pas parler de la première fois, de cette promesse à laquelle nous avions tous les deux cru avec tant de ferveur et qui, de toute évidence, ne serait pas tenue. Il n’y avait pas entre nous d’hostilité, nous nous regardions seulement nous éloigner l’un de l’autre avec regret : c’était dommage. Je ressassais mon impuissance à aimer, d’autant plus criante qu’Hélène est vraiment quelqu’un d’aimable. Je pensais que j’allais vieillir seul. Hélène, elle, pensait à autre chose : à sa soeur Juliette qui, juste avant notre départ, avait été hospitalisée pour une embolie pulmonaire. Elle avait peur qu’elle tombe gravement malade, peur qu’elle meure. J’objectais que cette peur n’était pas rationnelle mais elle a bientôt pris toute la place dans l’esprit d’Hélène et je lui en ai voulu de se laisser absorber par quelque chose à quoi je n’avais aucune part. Elle est allée fumer une cigarette sur la terrasse du bungalow. Je l’ai attendue, couché sur le lit, en me disant : si elle revient bientôt, si nous faisons l’amour, peut-être que nous ne nous séparerons pas, peut-être que nous vieillirons ensemble. Mais elle n’est pas revenue, elle est restée seule sur la terrasse à regarder le ciel s’éclaircir peu à peu, à écouter les premiers chants d’oiseaux, et je me suis endormi de mon côté, seul et triste, persuadé que ma vie allait tourner de plus en plus mal.
Nous étions inscrits tous les quatre, Hélène et son fils, moi et le mien, pour une leçon de plongée sous-marine au petit club du village voisin. Mais Jean-Baptiste depuis la leçon précédente avait mal à une oreille et ne voulait pas replonger, nous étions quant à nous fatigués par notre nuit presque blanche et avons décidé d’annuler. Rodrigue, le seul qui avait vraiment envie d’y aller, était déçu. Tu n’as qu’à te baigner dans la piscine, lui disait Hélène. Il en avait assez, de se baigner dans la piscine. Il aurait voulu qu’au moins quelqu’un l’accompagne à la plage, en contrebas de l’hôtel, où il n’avait pas le droit d’aller seul parce qu’il y avait des courants dangereux. Mais personne n’a voulu l’accompagner, ni sa mère, ni moi, ni Jean-Baptiste qui préférait lire dans le bungalow. Jean-Baptiste avait alors treize ans, je lui avais plus ou moins imposé ces vacances exotiques en compagnie d’une femme qu’il connaissait peu et d’un garçon beaucoup plus jeune que lui, depuis le début du séjour il s’ennuyait et nous le faisait sentir en restant dans son coin. Quand, agacé, je lui demandais s’il n’était pas content d’être là, au Sri Lanka, il répondait de mauvaise grâce que si, il était content, mais qu’il faisait trop chaud et que là où il se sentait encore le mieux, c’est dans le bungalow, à lire ou jouer à la Game Boy. C’était un préadolescent typique, en somme, et moi un père typique de préadolescent, me surprenant à lui faire, au mot près, les remarques qui quand j’avais son âge m’exaspéraient tellement dans la bouche de mes propres parents : tu devrais sortir, être curieux, c’est bien la peine de t’emmener si loin… Peine perdue. Il a filé dans sa tanière et Rodrigue, esseulé, commencé à tourner en rond et harceler Hélène, qui essayait de somnoler dans une chaise longue au bord de l’immense piscine d’eau de mer où une Allemande âgée mais incroyablement athlétique qui ressemblait à Leni Riefenstahl nageait chaque matin pendant deux heures. Moi, sans cesser de m’apitoyer sur mon impuissance à aimer, je suis allé traîner du côté des ayurvédiques, comme nous appelions le groupe de Suisses allemands qui occupaient des bungalows un peu à l’écart et suivaient un stage de yoga et de massages indiens traditionnels. Quand ils n’étaient pas en séance plénière avec leur maître, il m’arrivait de faire quelques postures avec eux. Je suis revenu ensuite près de la piscine, on avait desservi les derniers petits déjeuners, commencé à dresser les tables pour le déjeuner, bientôt se poserait la question lancinante de ce qu’on allait faire l’après-midi. Trois jours après notre arrivée, nous avions déjà visité le temple dans la forêt, nourri les petits singes, vu les bouddhas couchés et, à moins de nous lancer dans des excursions culturelles plus ambitieuses qui ne tentaient aucun d’entre nous, épuisé les ressources de l’endroit. Ou alors il aurait fallu être de ces gens qui peuvent traîner des jours durant dans un village de pêcheurs en se passionnant pour tout ce que font les autochtones, le marché, les techniques de réparation des filets, les rituels sociaux en tous genres. Je n’en étais pas et me reprochais de ne pas en être, de ne pas transmettre à mes fils cette curiosité généreuse, cette acuité du regard que j’admire par exemple chez Nicolas Bouvier. J’avais apporté avec moi Le Poisson-scorpion, où cet écrivain- voyageur raconte une année passée à Galle, un gros bourg fortifié situé à une trentaine de kilomètres de l’endroit où nous nous trouvions, sur la côte sud de l’île. Ce n’est pas comme L’Usage du monde, son récit le plus célèbre, un livre d’émerveillement et de célébration mais de débâcle, de perte, d’abîme plus que frôlé. Ceylan y est décrite comme un sortilège, dans le sens perfide du mot, pas celui des guides touristiques pour routards cool et jeunes mariés. Bouvier a manqué y laisser sa raison et notre séjour à nous, qu’on l’envisage comme un voyage de noces ou comme un examen de passage pour éventuelle famille recomposée, était raté. Mollement raté d’ailleurs, sans tragique et sans risque. Je commençais à avoir hâte de rentrer. En traversant le hall à claire-voie, envahi par les bougainvilliers, j’ai croisé un client de l’hôtel qui s’énervait parce qu’il n’avait pas pu envoyer un fax : l’électricité était coupée. On lui avait parlé à la réception de quelque chose qui s’était produit au village, un accident à l’origine de la coupure, mais il n’avait pas bien compris de quoi il s’agissait, tout ce qu’il espérait c’est que ça n’allait pas durer longtemps parce que son fax, c’était très important. J’ai rejoint Hélène, qui ne dormait plus et m’a dit qu’il se passait quelque chose de bizarre.
L’image suivante, c’est un petit groupe, clients et personnel de l’hôtel, massés sur une terrasse au bout du parc, dominant l’océan. Au premier regard, étrangement, on ne remarque rien. Tout paraît normal. Puis, c’est comme si on faisait le point. On s’avise que l’eau est très loin. Entre la bordure des vagues et le pied de la falaise, la plage en temps normal est large d’une vingtaine de mètres. Là, elle s’étend à perte de vue, grise, plate, scintillante sous le soleil voilé : on se croirait au Mont-Saint-Michel à marée basse. On s’aperçoit aussi qu’elle est jonchée d’objets dont on ne mesure d’abord pas l’échelle. Ce bout de bois tordu, est-ce une branche arrachée ou un arbre ? Un très grand arbre ? Cette barque démantelée, est-ce que ce ne serait pas plus qu’une barque ? Carrément un bateau, un chalutier, rejeté et brisé comme une coquille de noix ? On n’entend aucun bruit, pas un souffle n’agite les plumets des cocotiers. Je ne me rappelle pas les premières paroles prononcées dans le groupe que nous avons rejoint, mais à un moment quelqu’un a murmuré : two hundred children died at school, in the village.
Construit sur la falaise surplombant l’océan, l’hôtel est comme emmitouflé dans la surabondance végétale de son parc. Il faut franchir une grille surveillée par un gardien, puis descendre une rampe bétonnée pour atteindre la route qui longe la côte. Au pied de cette rampe attendent habituellement des touk-touks, ces mobylettes bâchées, équipées d’une banquette sur laquelle on peut tenir à deux, trois en se serrant, et qui servent pour les petits déplacements : jusqu’à dix kilomètres, au-delà on réserve un vrai taxi. Il n’y a pas de touk-touk aujourd’hui. Hélène et moi sommes descendus jusqu’à la route, dans l’espoir de com- prendre ce qui se passe. Cela semble grave mais, hormis l’homme qui a parlé des deux cents enfants morts à l’école du village et que quelqu’un a contredit en disant que les enfants ne pouvaient pas être à l’école parce que c’était Poya, le Nouvel An bouddhiste, personne à l’hôtel n’a l’air d’en savoir plus que nous. Pas de touk-touk, pas de passants non plus. D’habitude, il y en a tout le temps : des femmes qui portent des paquets et cheminent par groupes de deux ou trois, des collégiens en chemises blanches impeccablement repassées, tout ce monde souriant et liant très volontiers conversation. Tant qu’on longe la colline qui la protège de l’océan, la route est normale. Dès qu’on la dépasse et arrive dans la plaine, on découvre que d’un côté rien n’a bougé, arbres, fleurs, murets, petites échoppes, mais que de l’autre tout est dévasté, englué dans une boue noirâtre comme une coulée de lave. Après quelques minutes de marche en direction du village, vient à notre rencontre un grand type blond, hagard, en short et chemise déchirés, couvert de boue et de sang. Il est hollandais, c’est curieusement la première chose qu’il dit, et la seconde c’est que sa femme est blessée. Des paysans l’ont recueillie, il cherche du secours, il pensait en trouver à notre hôtel. Il parle aussi d’une vague immense qui a déferlé et puis s’est retirée en emportant les maisons et les gens. Il semble choqué, plus stupéfait que soulagé d’être en vie. Hélène propose de l’accompagner jusqu’à l’hôtel : le téléphone sera peut-être rétabli et on peut espérer que parmi les résidents il y aura un médecin. Moi, je veux marcher encore un peu, je dis que je les rejoins bientôt. À l’entrée du village, trois kilomètres plus loin, il règne une atmosphère d’angoisse et de confusion. Des groupes se font et se défont, des voitures bâchées manoeuvrent, on entend des cris, des gémissements. Je m’engage dans la rue qui descend vers la plage, mais un policier fait barrage. Je lui demande ce qui s’est passé au juste, il répond : the sea, the water, big water. Est-ce vrai qu’il y a des morts ? Yes, many people dead, very dangerous. You stay in hotel ? Which hotel ? Eva Lanka ? Good, good, Eva Lanka, go back there, it is safe. Here, very dangerous. Le danger semble passé, j’obéis quand même.
Hélène est furieuse contre moi parce que je suis parti en lui laissant les enfants sur les bras alors qu’elle aurait dû aller la première aux nouvelles : c’est son métier. Pendant mon absence, elle a reçu un appel de LCI, la chaîne d’information pour laquelle elle écrit et présente des journaux. Il fait nuit en Europe, ce qui explique que les autres clients de l’hôtel n’aient pas encore été appelés par leurs familles et leurs amis affolés, mais les journalistes de veille savent déjà qu’il s’est produit en Asie du Sud-Est une énorme catastrophe, tout autre chose qu’une inondation locale comme je l’ai d’abord cru. Sachant Hélène en vacances làbas, ils espéraient un témoignage à chaud et elle n’avait à peu près rien à leur dire. Qu’est-ce que j’ai à dire, moi ? Qu’est-ce que j’ai vu, à Tangalle ? Pas grand-chose, il me faut bien l’avouer. Hélène hausse les épaules. Je bats en retraite dans notre bungalow. J’étais plutôt excité, à mon retour du village, parce qu’au milieu de ces vacances lan- guissantes survenait quelque chose d’extraordinaire, maintenant je suis contrarié par notre fâcherie et par la conscience de n’avoir pas été à la hauteur de la situation. Mécontent de moi, je replonge le nez dans Le Poissonscorpion. Entre deux descriptions d’insectes, cette phrase m’arrête : « J’aurais voulu, ce matin-là, qu’une main étrangère me ferme les paupières. J’étais seul, je les fermai donc moi-même. »
Jean-Baptiste vient me chercher dans le bungalow, bouleversé. Le couple de Français dont nous avons fait la connaissance deux jours plus tôt vient d’arriver à l’hôtel. Leur fille est morte. Il a besoin de moi pour affronter ça. En marchant avec lui sur le chemin qui conduit au bâtiment principal, je me rappelle notre rencontre, dans un des restaurants en paillote de la plage, là où le policier m’a empêché d’aller. Ils occupaient la table voisine de la nôtre. La trentaine, lui un peu plus, elle un peu moins. Tous deux beaux, gais, amicaux, visiblement très amoureux l’un de l’autre et de leur petite fille de quatre ans. Elle est venue jouer avec Rodrigue, c’est ainsi que nous avons engagé la conversation. Contrairement à nous, ils connaissaient très bien le pays, n’habitaient pas l’hôtel mais une petite maison que le père de la jeune femme louait à l’année sur la plage, à deux cents mètres du restaurant. C’était le genre de gens qu’on est content de rencontrer à l’étranger et nous nous sommes quittés en comptant bien nous revoir. Sans fixer de rendez-vous : on se croiserait forcément, au village, à la plage.
Hélène est au bar avec eux et un homme plus âgé que ses cheveux gris bouclés et son visage d’oiseau font ressembler à l’acteur Pierre Richard. Nous n’avons, l’autre jour, pas échangé nos noms, Hélène fait les présentations. Jérôme. Delphine. Philippe. Philippe est le père de Delphine, celui qui loue la maison sur la plage. Et la petite fille qui est morte s’appelait Juliette. Hélène dit ça d’une voix neutre, Jérôme hoche la tête pour confirmer. Son visage et celui de Delphine restent sans expression. Je demande : vous en êtes sûrs ? Jérôme répond que oui, ils viennent de l’hôpital du village où ils sont allés reconnaître le corps. Delphine regarde devant elle, je ne suis pas certain qu’elle nous voie. Nous sommes assis tous les sept, eux trois, nous quatre, dans ces fauteuils et banquettes en teck, aux coussins de couleurs vives, sur la table basse devant nous il y a des jus de fruits, du thé, un serveur passe pour nous demander ce que nous désirons, Jean-Baptiste et moi, et nous passons machinalement commande, puis le silence retombe. Il dure, jusqu’à ce que Philippe se mette tout à coup à parler. Il ne s’adresse à personne en particulier. Sa voix est aiguë, saccadée, elle donne l’impression d’un mécanisme déréglé. Au cours des heures qui suivent, il fera ce récit plusieurs fois, presque identique.
Ce matin, juste après le petit déjeuner, Jérôme et Delphine sont partis au marché et lui resté à la maison pour garder Juliette et Osandi, la fille du patron de la guesthouse. Il lisait le journal local, assis dans son fauteuil en rotin sur la terrasse du bungalow, de temps à autre levait les yeux pour surveiller les deux petites filles qui jouaient au bord de l’eau. Elles sautaient en riant dans les vaguelettes. Juliette parlait français, Osandi sri-lankais, mais elles se comprenaient très bien quand même. Des corneilles se disputaient en coassant les miettes du petit déjeuner. Tout était calme, la journée allait être belle, Philippe a pensé qu’il irait peutêtre pêcher avec Jérôme, l’après-midi. À un moment, il a pris conscience que les corneilles avaient disparu, qu’on n’entendait plus de chants d’oiseaux. C’est alors que la vague est arrivée. Un instant plus tôt la mer était étale, un instant plus tard c’était un mur aussi haut qu’un gratte-ciel et qui tombait sur lui. Il a pensé, l’espace d’un éclair, qu’il allait mourir et qu’il n’aurait pas le temps de souffrir. Il a été submergé, emporté et roulé pendant un temps qui lui a paru interminable dans le ventre immense de la vague, puis il a rejailli sur son dos. Il est passé comme un surfeur audessus des maisons, au-dessus des arbres, au-dessus de la route. Ensuite la vague est repartie en sens inverse, l’aspirant vers le large. Il a vu qu’il fonçait sur des murs explosés contre lesquels il allait se fracasser et il a eu le réflexe de s’accrocher à un cocotier, qu’il a lâché, puis à un autre qu’il aurait aussi lâché si quelque chose de dur, un bout de palissade, ne l’avait pas coincé et plaqué contre le tronc. Autour de lui filaient à toute allure des meubles, des animaux, des gens, des poutres, des blocs de béton. Il a fermé les yeux en s’attendant à être broyé par un de ces énormes débris et il les a gardés fermés jusqu’à ce que le mugissement monstrueux du courant se calme et qu’il entende autre chose, des cris d’hommes et de femmes blessés, et qu’il comprenne que le monde n’avait pas pris fin, qu’il était vivant, que le cauchemar véritable commençait. Il a ouvert les yeux, il s’est laissé glisser le long du tronc jusqu’à la surface de l’eau qui était complètement noire, opaque. Il y avait encore du courant mais on pouvait lui résister. Le corps d’une femme est passé devant lui, la tête dans l’eau, les bras en croix. Dans les décombres, les survivants commençaient à s’appeler, des blessés gémissaient. Philippe a hésité : est-ce qu’il valait mieux se diriger vers la plage ou vers le village ? Juliette et Osandi étaient mortes, de cela il était certain. Il fallait maintenant retrouver Jérôme et Delphine et le leur dire. C’était cela sa tâche, désormais, dans la vie. Philippe avait de l’eau jusqu’à la poitrine, il était en maillot de bain, barbouillé de sang, mais il ne savait pas au juste où il était blessé. Il aurait préféré rester là sans bouger, attendre que des secours arrivent, pourtant il s’est forcé à se mettre en marche. Le sol, sous ses pieds nus, était irrégulier, mou, instable, tapissé d’un magma de choses coupantes qu’il ne pouvait pas voir et à quoi il avait horriblement peur de se blesser. À chaque pas, il tâtait le terrain, sa progression était lente. À cent mètres de sa maison, il ne reconnaissait rien : plus un mur, plus un arbre. Quelquefois, des visages familiers, ceux de voisins qui pataugeaient comme lui, noirs de boue, rouges de sang, les yeux agrandis par l’horreur, et qui comme lui cherchaient ceux qu’ils aimaient. On n’entendait presque plus le bruit de succion des eaux qui refluaient, et de plus en plus fort les cris, les pleurs, les râles. Philippe a fini par atteindre la route et, un peu plus haut, l’endroit où la vague s’était arrêtée. C’était étrange, cette frontière si nettement marquée :
en deçà le chaos, au-delà le monde normal, absolument intact, les petites maisons de brique rose ou vert pâle, les chemins de latérite rouge, les échoppes, les mobylettes, les gens habillés, affairés, vivants, qui commençaient seulement à prendre conscience qu’il s’était passé quelque chose d’énorme et d’effroyable mais ne savaient pas quoi au juste. Les zombies qui, comme Philippe, reprenaient pied sur la terre des vivants ne pouvaient que balbutier le mot « vague », et ce mot se propageait dans le village comme a dû se propager le mot « avion » le 11 septembre 2001 à Manhattan. Des ondes de panique portaient les gens dans les deux sens : vers la mer, pour voir ce qui était arrivé et secourir ceux qui pouvaient être secourus ; loin de la mer, le plus loin possible, pour se mettre à l’abri au cas où ça recommencerait. Dans la bousculade et les cris, Philippe a remonté la rue principale jusqu’au marché, où c’était l’heure de plus grande affluence et, alors qu’il se préparait à les chercher longtemps, il a tout de suite vu Delphine et Jérôme, sous la tour de l’horloge. La rumeur de désastre qui venait tout juste de les atteindre était si confuse que Jérôme, à ce moment, croyait qu’un tireur fou avait ouvert le feu quelque part dans Tangalle. Philippe s’est avancé vers eux, il savait que c’étaient leurs dernières secondes de bonheur. Ils l’ont vu approcher, il est arrivé devant eux, couvert de boue et de sang, le visage décomposé, et à ce point de son récit Philippe s’arrête. Il n’arrive pas à continuer. Sa bouche reste ouverte, mais il n’arrive pas à prononcer de nouveau les trois mots qu’il a dû prononcer à cet instant.
Delphine a hurlé, Jérôme non. Il a pris Delphine dans ses bras, il l’a serrée contre lui aussi fort qu’il pouvait tandis qu’elle hurlait, hurlait, hurlait, et à partir de cet instant il a mis en place le programme : je ne peux plus rien pour ma fille, alors je sauve ma femme. Je n’ai pas assisté à la scène, que je raconte d’après le récit de Philippe, mais j’ai assisté à la suite et j’ai vu ce programme tourner. Jérôme n’a pas perdu de temps à espérer encore. Philippe n’était pas seulement son beau-père mais son ami, il lui faisait une totale confiance et il a tout de suite compris que, quels que soient le choc et l’égarement, si Philippe avait prononcé ces trois mots, c’était vrai. Delphine, elle, voulait croire qu’il se trompait. Il en avait réchappé, lui, peut-être que Juliette aussi. Philippe secouait la tête : ce n’est pas possible, Juliette et Osandi étaient juste au bord de l’eau, il n’y a aucune chance. Aucune. Ils l’ont retrouvée à l’hôpital, parmi les dizaines, déjà les centaines de cadavres que l’océan avait rendus et que faute de place on allongeait à même le sol. Osandi et son père étaient là aussi.
L’hôtel, au fil de l’après-midi, se transforme en radeau de la Méduse. Les touristes sinistrés arrivent presque nus, souvent blessés, choqués, on leur a dit qu’ici ils seraient en lieu sûr. Une rumeur circule, selon laquelle il risque d’y avoir une seconde vague. Les gens du pays se réfugient de l’autre côté de la route côtière, aussi loin de l’eau que possible, et les étrangers en hauteur, c’est-à-dire chez nous. Les lignes téléphoniques sont coupées mais en fin de journée les portables des clients de l’hôtel se mettent à sonner : parents, amis qui viennent d’apprendre les nouvelles et appellent, rongés d’inquiétude. On les rassure aussi brièvement qu’on peut, afin de ménager les batteries. Le soir, la direction de l’hôtel met en marche pour quelques heures un groupe électrogène qui permet de les recharger et de suivre les informations à la télévision. Il y a au fond du bar un écran géant qui sert habituellement à regarder les matches de foot car les propriétaires sont italiens ainsi qu’une grande partie de la clientèle. Tout le monde, résidents, personnel, rescapés, se rassemble devant CNN et découvre en même temps l’ampleur de la catastrophe. Les images viennent de Sumatra, de Thaïlande, des Maldives, toute l’Asie du Sud-Est et l’océan Indien sont touchés. Commencent à défiler en boucle les petits films d’amateurs où on voit de loin la vague approcher, les torrents de boue s’engouffrer dans les maisons, emportant tout. On parle désormais de tsunami comme si on connaissait ce mot depuis toujours. […]


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Présentation de l'auteur

Emmanuel CarrèreEmmanuel Carrère est un écrivain, scénariste et réalisateur français né le 9 décembre 1957 à Paris.
Fils de Louis Édouard Carrère et de la soviétologue et académicienne Hélène Carrère d'Encausse, Il est diplômé de l'Institut d'études politiques de Paris.
D’abord critique de cinéma pour Positif et Télérama, il publie son premier livre, Werner Herzog en 1982. Son premier roman sort en 1983 chez Flammarion : L'Amie du jaguar. Le suivant, Bravoure, sort un an après chez POL, éditeur à qui il confiera tous ses autres livres par la suite.


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