Syngué Sabour
Pierre de patience Prix Goncourt 2008
De Atiq Rahimi
Paru le : 25/08/2008
Editeur : Pol
Collection : Fiction
Rubrique : Romans Contes
ISBN :
EAN : 9782846822770
Nb. de pages : 160
Poids : 205 g
Dimensions : 14cm x 20.5cm x 1.2cm
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Syngué SabourPrix : 16.15 €
Paru le : 2009/01/14
Editeur : Feryane
Repéré par Raphaëlle Aviat
Quatrième de couverture
En persan, Syngué sabour est le nom d’une pierre noire magique, une pierre de patience, qui accueille la détresse de ceux qui se confient à elle. Certains, dans ce livre en tout cas, disent même que c’est elle qui est à La Mecque, et autour de quoi tournent les millions de pèlerins. Le jour où elle explosera d’avoir ainsi reçu trop de malheur, ce sera l’Apocalypse.Mais ici, la Syngué sabour, c’est un homme allongé, comme décérébré après qu’une balle se soit logée dans sa nuque sans pour autant le tuer. Sa femme est auprès de lui. Elle lui en veut de l’avoir sacrifiée à la guerre, de n’avoir jamais résisté à l’appel des armes, d’avoir été un héros, et pour ce résultat : n’être plus à la suite d’une rixe banale qu’un légume. Pourtant elle le soigne, et elle lui parle. Elle lui parle même de plus en plus. Tandis que dans les rues les factions s’affrontent, tandis que des soldats pillent et tuent alentour, elle parle, elle dévide sa litanie sans jamais savoir si son mari l’entend et la comprend. Et c’est une extraordinaire confession sans retenue par quoi elle se libère de l’oppression conjugale, sociale, religieuse, allant jusqu’à révéler d’impensables secrets dans le contexte d’un pays semblable à l’Afghanistan. À la fin du livre cette Syngué sabour explosera...
Avec ce roman, directement écrit en français, Atiq Rahimi retrouve une forme de réalisme très proche de Terre et cendres avec une écriture qui, sèche et précise, sait aussi devenir par moments lyrique, emportée. Cependant, plus directement que dans ses précédents livres, et comme de l’intérieur, il décrit avec beaucoup d’audace, la réalité oppressante, au quotidien et plus précisément au quotidien féminin, d’une certaine conception de l’Islam.
Repéré par Raphaëlle Aviat
Lauréat du prix Goncourt 2008, Pierre de patience est le quatrième roman que l’auteur afghan Atiq Rahimi publie chez POL et le premier qu’il écrit directement en langue française. C’est un livre atypique. Pas très intéressant au premier abord mais qui mérite le détour pour peu que, comme son titre l’indique, le lecteur fasse preuve d’un minimum de patience.Le récit se déroule dans un pays que la guerre a dévasté, dévitalisé – démembré pourrait-on dire, puisque Atiq Rahimi pratique lui-même la métaphore de la virilité et de l’ardeur au combat. L’auteur ne le cite jamais. Le lecteur, lui, n’a que cela en tête. L’Afghanistan, puisque c’est ce pays dont il est question.
Pierre de patience est la longue confession d’une femme à son homme. L’ultime. Parce qu’elle n’a plus rien à perdre, elle se met à nu brutalement et dévoile le mensonge sur quoi se fonde le couple. Elle soliloque. Elle déblatère. Elle débloque. Sa scansion monotone est heurtée tantôt par la peur, tantôt par la tristesse. Elle livre tout, même l’indicible, dans une espèce de réflexe de survie, un sursaut de bon sens féminin qui chercherait à tout prix le dialogue et le compromis plutôt que la guerre alors que les dés sont jetés.
L’action se déroule dans une chambre vide, dans une maison vide, dans une ville en guerre. Un sentiment de vacuité immense s’empare du lecteur en refermant le livre. Un grand rien qui tient au caractère autistique de ce monologue débridé, à la sécheresse absolue de l’intrigue, à la sauvagerie des échanges entre les personnages. Tout cela mis bout à bout fait froid dans le dos. Alors que se passe-t-il ? Qu’est-ce qui passe entre ces lignes frustes ?
L’expérience est déroutante. Il faut, en vérité, laisser décanter ce récit et patienter quelques jours, voire quelques semaines avant de percevoir un soupçon de sens dans la rémanence des images que si peu de matière a pourtant imprimé dans notre mémoire (ou notre inconscient). La misère, la mort, la frustration, la solitude et la peur sont autant de sentiments dont le quotidien en temps de guerre regorge. Et peut-être que ce grand vide est ce qui, pour le lecteur en temps de paix, décrit le mieux l’incommunicable. Voilà pourquoi la lecture nous laisse un haut-le-cœur sur les lèvres. Voilà comment le malaise opère. Voilà peut-être comment l’on doit s’adresser au lecteur en paix lorsque l’on ne parvient pas à se débarrasser des cauchemars d’un pays en guerre.
Dans la presse
..."pierre de patience", à laquelle, dit la mythologie perse, on peut tout dire jusqu'à ce qu'elle éclate et vous libère...
Derrière le mari, le lecteur du roman de l'écrivain afghan Atiq Rahimi devient à son tour cette pierre qui absorbe tout. Il reste désarmé et nu tant ce livre est un appel. Pour faire entendre la voix d'une femme en temps de guerre, opprimée par la société, et en hommage à la poétesse afghane Nadia Anjuman, battue à mort par son mari, Atiq Rahimi a écrit directement en français. Mais comme dans le persan de ses livres précédents, il racle ses mots sur la terre sèche. Syngué Sabour est une tragédie antique qui laisse résonner le si long silence des femmes d'Afghanistan. Ou d'ailleurs.
Valérie Marin La Meslée - Le Monde
Une nouvelle fois, Atiq Rahimi part à la recherche de ce qui nourrit la tragédie de son pays. Dans ce qui est son plus beau livre, écrit pour la première fois en français, il fouille dans le nu de l'âme afghane, loin de tous les clichés exotiques de la littérature occidentale sur la beauté des cavaliers, la geste des guerriers, la majesté des paysages... Ce corps mourant et cette femme qui s'illumine à ses côtés sont aussi une métaphore de l'Afghanistan, aujourd'hui entre tonnerre et ténèbres.
Jean-Pierre Perrin - Libération
Avec l'économie de moyens que lui connaissaient les lecteurs du magnifique Terre et cendres ou des Mille maisons du rêve et de la terreur (tous les deux chez P.O.L.), Atiq Rahimi, naturalisé français depuis une vingtaine d'années, publie ici son premier livre écrit directement en français. Un conte d'une grande beauté en forme de huis clos, empreint de violence autant que de paix, où le corps reprend ses droits avec dignité, dans une société qui l'a trop souvent bafoué. Même si, Atiq Rahimi le note en incipit, ce pourrait être, «en Afghanistan, ou ailleurs»...
Sabine Audrerie - La Croix
Atiq Rahimi a mis toutes ses tripes de poète afghan dans ce quatrième livre, mais premier écrit en français. Peut-être lui fallait-il abandonner sa langue maternelle, le persan, s'approprier le français pour s'immiscer dans la peau de cette femme courage, se laisser couler dans ses souffrances, écrire pour elle la dignité en lui offrant des paroles de rage, crues, provocantes, chargées de désirs inassouvis - amour, sexe et plaisir proscrits...
Hymne à la liberté et à l'amour, Syngué sabour enfle comme un requiem, incantatoire, obsédant. Magique comme une pierre de patience.
Martine Laval - Télérama
Extrait du livre
La chambre est petite. Rectangulaire. Elle est étouffante malgré ses murs clairs, couleur cyan, et ses deux rideaux aux motifs d’oiseaux migrateurs figés dans leur élan sur un ciel jaune et bleu. Troués çà et là, ils laissent pénétrer les rayons du soleil pour finir sur les rayures éteintes d’un kilim. Au fond de la chambre, il y a un autre rideau.Vert. Sans motif aucun. Il cache une porte condamnée.Ou un débarras.
La chambre est vide. Vide de tout ornement. Sauf sur le mur qui sépare les deux fenêtres où on a accroché un petit kandjar et, au-dessus du kandjar, une photo, celle d’un homme moustachu. Il a peut-être trente ans. Cheveux bouclés. Visage carré, tenu entre parenthèses par deux favoris, taillés avec soin. Ses yeux noirs brillent. Ils sont petits, séparés par un nez en bec d’aigle. L’homme ne rit pas, cependant il a l’air de quelqu’un qui refrène son rire. Cela lui donne une mine étrange, celle d’un homme qui, de l’intérieur, se moque de celui qui le regarde. La photo est en noir et blanc, coloriée artisanalement avec des teintes fades. Face à cette photo, au pied d’un mur, le même homme, plus âgé maintenant, est allongé sur un matelas rouge à même le sol. Il porte une barbe. Poivre et sel. Il a maigri.Trop. Il ne lui reste que la peau. Pâle. Pleine de rides. Son nez ressemble de plus en plus au bec d’un aigle. Il ne rit toujours pas. Et il a encore cet étrange air moqueur. Sa bouche est entrouverte. Ses yeux, encore plus petits, sont enfoncés dans leurs orbites. Son regard est accroché au plafond, parmi les poutres apparentes, noircies et pourrissantes. Ses bras, inertes, sont étendus le long de son corps. Sous sa peau diaphane, ses veines comme des vers essoufflés s’entrelacent avec les os saillants de sa carcasse. Au poignet gauche, il porte une montre mécanique, et à l’annulaire une alliance en or. Dans le creux de son bras droit, un cathéter perfuse un liquide incolore provenant d’une poche en plastique suspendue au mur, juste au-dessus de sa tête. Le reste de son corps est couvert par une longue chemise bleue, brodée au col et aux manches. Ses jambes, raides comme deux piquets, sont enfouies sous un drap blanc, sale.
Oscillant au rythme de sa respiration, une main, celle d’une femme, est posée sur sa poitrine, au-dessus de son coeur. La femme est assise. Les jambes pliées et encastrées dans sa poitrine. La tête blottie entre les genoux. Ses cheveux noirs, très noirs, et longs, couvrent ses épaules ballantes, suivant le mouvement régulier de son bras.
Dans l’autre main, celle de gauche, elle tient un long chapelet noir. Elle l’égrène. Silencieusement. Lentement. À la même cadence que ses épaules. Ou à la même cadence que la respiration de l’homme. Son corps est enveloppé dans une robe longue. Pourpre. Ornée, au bout des manches, comme au bas de la robe, de quelques motifs discrets d’épis et fleurs de blé.
À portée de la main, ouvert à la page de garde et déposé sur un oreiller de velours, un livre, le Coran.
Une petite fille pleure. Elle n’est pas dans cette pièce. Elle peut être dans la chambre d’à côté. Ou dans le couloir.
La tête de la femme bouge. Lasse. Elle quitte le creux de ses genoux.
La femme est belle. Juste à l’angle de son oeil gauche, une petite cicatrice, rétrécissant légèrement le coin des paupières, lui donne une étrange inquiétude dans le regard. Ses lèvres charnues, sèches et pâles, marmonnent doucement et lentement un même mot de prière.
Une deuxième petite fille pleure. Elle semble être plus proche que l’autre, derrière la porte, sans doute.
La femme retire sa main de la poitrine de l’homme. Elle se lève et quitte la pièce. Son absence ne change rien. L’homme ne bouge toujours pas. Il continue à respirer silencieusement, lentement.
Le bruit des pas de la femme fait taire les deux enfants. Elle reste auprès d’elles un long moment, jusqu’à ce que la maison, le monde se résolvent en ombres dans leur sommeil ; puis elle revient. Dans une main, un petit flacon blanc, dans l’autre, le chapelet noir. Elle s’assied à côté de l’homme, ouvre le flacon, se penche pour lui instiller deux gouttes de collyre dans l’oeil droit, deux gouttes dans l’oeil gauche. Sans relâcher son chapelet. Sans cesser de l’égrener.
Les rayons du soleil, passant à travers les trous du ciel jaune et bleu du rideau, caressent le dos de la femme, ainsi que ses épaules qui oscillent toujours régulièrement, à la même cadence que le passage des grains du chapelet entre ses doigts.
Loin, quelque part dans la ville, l’explosion d’une bombe. Violente, elle détruit peut-être quelques maisons, quelques rêves. On riposte. Les répliques lacèrent le silence pesant de midi, font vibrer les vitres, mais ne réveillent pas les enfants. Elles immobilisent pour un instant – juste deux grains du chapelet – les épaules de la femme. Elle met le flacon de collyre dans sa poche. « Al- Qahhâr », murmure-t-elle. « Al-Qahhâr », répète-telle. Elle le répète à chaque respiration de l’homme. Et à chaque mot, elle fait glisser entre ses doigts un grain du chapelet.
Un tour de chapelet s’achève. Quatre-vingtdix- neuf grains. Quatre-vingt-dix-neuf fois « Al- Qahhâr ».
Elle se redresse pour reprendre sa place sur le matelas, contre la tête de l’homme, et remet la main droite sur sa poitrine. Elle recommence un tour de chapelet.
Lorsqu’elle atteint encore une fois le quatrevingt- dix-neuvième « Al-Qahhâr », sa main quitte la poitrine de l’homme et se déplace vers le cou. Ses doigts se perdent d’abord dans la barbe drue, y restent un souffle ou deux. Ils resurgissent ensuite pour s’étendre sur les lèvres, caresser le nez, les yeux, le front, et disparaître de nouveau dans l’épaisseur des cheveux crasseux, enfin. « Tu sens ma main ? » Corps brisé, penché sur lui, elle fixe ses yeux. Aucun signe. Tend l’oreille vers ses lèvres. Aucun son. Il a toujours cet air hagard : bouche entrouverte, regard perdu dans les poutres sombres du plafond.
Elle se baisse encore pour chuchoter : « Au nom d’Allah, fais-moi signe pour me dire que tu sens ma main, que tu vis, que tu reviens à moi, à nous ! Juste un signe, un petit signe pour me donner de la force, de la foi. » Ses lèvres tremblent. Elles supplient : « Juste un mot… », glissent et effleurent l’oreille de l’homme. « J’espère au moins que tu m’entends. » Sa tête se pose sur l’oreiller.
« On m’avait dit qu’au bout de deux semaines tu pourrais bouger, faire des signes… Mais nous voilà à la troisième semaine… ou presque. Toujours rien ! » Son corps se retourne pour se mettre sur le dos. Son regard s’égare là où celui de l’homme s’est égaré, quelque part entre les poutres noires et pourrissantes.
« Al-Qahhâr, Al-Qahhâr, Al-Qahhâr… »
La femme se redresse lentement. Fixe l’homme désespérément. Elle pose de nouveau la main sur sa poitrine. « Si tu arrives à respirer, tu peux donc retenir ton souffle, n’est-ce pas ? Retiens-le ! » Repoussant ses cheveux derrière la nuque, elle insiste : « Retiens-le juste une fois ! » et tend à nouveau son oreille vers sa bouche. Elle l’écoute. Elle l’entend. Il respire.
Perdue, elle grommelle : « Je n’en peux plus. » Après un soupir exaspéré, elle se lève subitement, et répète en haussant la voix : « Je n’en peux plus… » Abattue. « Du matin au soir, réciter sans arrêt les noms de Dieu, je n’en peux plus ! » Elle s’avance de quelques pas vers la photo, ne la regarde pas, « cela fait seize jours… », hésite, « non… » et compte sur ses doigts incertains. Confuse, elle se retourne, revient à sa place pour jeter un regard sur la page ouverte du Coran. Elle vérifie. « Seize jours… aujourd’hui c’est le seizième nom de Dieu que je dois citer. Al-Qahhâr, le Dominateur.Voilà, c’est bien ça, le seizième nom… » Pensive. « Seize jours ! » Elle recule. « Seize jours que je vis au rythme de ton souffle. » Agressive. « Seize jours que je respire avec toi. » Elle fixe l’homme. « Je respire comme toi, regarde! » Elle aspire l’air profondément, puis l’expire douloureusement. Au même rythme que lui. « Même si je n’ai pas la main sur ta poitrine, je peux maintenant respirer comme toi. » Elle se courbe vers lui. « Et même si je ne suis pas à tes côtés, je respire au même rythme que toi. » Elle s’écarte de lui. «Tu m’entends? » Elle lance des cris : « Al-Qahhâr », et recommence à égrener le chapelet. Toujours à la même cadence. Elle sort de la pièce. On l’entend : « Al-Qahhâr, Al-Qahhâr… » dans le couloir et ailleurs…
Présentation de l'auteur
Atiq Rahimi est né en 1962 à Kaboul (Afghanistan), il vit et travaille aujourd’hui à Paris. Il a fait ses études au lycée franco-afghan Estiqlal de Kaboul puis à l’université (section littérature).En 1984, il quitte l’Afghanistan pour le Pakistan à cause de la guerre, puis demande et obtient l’asile politique en France où il passe un doctorat de communication audiovisuelle à la Sorbonne. Il réalise des films documentaires et adapte en 2004 son roman Terre et cendres, qui, présenté à au festival de Cannes obtient le prix « Regard sur l’avenir ».
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