Crépuscule irlandais
De Edna O’Brien
Paru le : 02/09/2010
Editeur : Sabine Wespieser
Collection : Litterature
ISBN :
EAN : 9782848050874
Nb. de pages : 448
Poids : 483 g
Dimensions : 14cm x 18.4cm x 2.4cm
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Prix éditeur : 24.00 €
Prix deslivres : 22.80 € (-5%, Maximum legal autorisé)Loi Lang sur le prix unique du livre
du 10 juillet 1981
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du 10 juillet 1981
Quatrième de couverture
Edna O’Brien écrit ici le roman tumultueux et enfiévré de l’amour maternel. Il faudra un long chemin à Eleanora pour comprendre la vraie nature de sa mère, Dilly, qui pour elle avait toujours représenté le poids de la morale et de la tradition.Dilly avait eu beau vouloir dans sa jeunesse échapper à son destin de fille d’Irlande, elle était revenue au pays, résignée, et s’était mariée, après sa tentative avortée de fuite aux États-Unis. Sa fascination pour New York, son premier travail comme bonne à tout faire, et puis le rêve qui tourne court et, dès son retour, l’installation à Rusheen, cette campagne perdue où elle a vécu la majeure partie de sa vie : elle a tout le temps de se les remémorer dans l’hôpital de Dublin où elle attend un diagnostic. Âgée et malade, elle ne désire plus qu’une visite de sa fille, à qui elle n’a jamais cessé d’envoyer des lettres aimantes et fascinées.
Eleanora, elle, a fui très jeune pour Londres l’étouffante campagne irlandaise. Elle y est désormais célèbre et détestée pour ses romans sulfureux. Quand enfin elle se rend au chevet de sa mère, c’est en coup de vent : elle prétexte un rendez-vous, et part retrouver un amant. Dans sa précipitation, elle oublie son journal intime…
Quand elle s’en aperçoit, sa panique est vaine : la vie affranchie et passionnée qu’elle y consigne a sans doute tendu à sa mère un troublant miroir où celle-ci a pu reconnaître l’ombre de ses désirs passés. Eleanora découvrira, trop tard, la dimension de l’amour que lui vouait Dilly.
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Extrait du livre
Dilly« Tu vas la boucler, toi dehors ! fait Dilly. Dis donc, tu vas la boucler, toi dehors, qu’on te dit. » Un diable de corbeau venu avant le point du jour, qui criaille et croasse, farfouillant dans le palmier qui n’est pas un palmier mais qu’on appelle comme ça pour je ne sais quelle raison. Drôle d’oiseau, tout seul, sans poulette ni petit, avec son lot d’augures et d’énigmes.
Ça lui donne le frisson Dilly de faire ça, de mettre ses précieuses petites affaires en sécurité. D’envelopper les verres de cristal, au cas où son mari Cornelius serait assez fou pour s’en servir ou les poser devant Crotty l’ouvrier, qui les flanquerait au bord ou sur un promontoire comme des gamelles. Ses petits trésors à elle. Avec chaque pièce qui lui rappelle quelqu’un ou quelque chose. La porcelaine avec les fleurs qu’Eleanora aimait ; enfant, elle s’asseyait devant le dressoir et s’extasiait sur les brins de rose et de myosotis plus vrais que nature du plat à gâteaux de porcelaine tendre à deux étages. Et le broc de verre, souvenir de cette promenade dans l’immense cimetière de Brooklyn au douzième mois avec le grand homme barbu, scrutant les pierres tombales et les dalles pour retrouver les noms irlandais et tombant sur la tombe d’une certaine Matilda, la veuve de Wolfe Tone, et s’arrêtant pour lui rendre hommage.
Elle demande à ses trésors de veiller sur la maison, de ne pas oublier Rusheen, elle le demande à ses assiettes décorées de poires et de grenades, aux tasses de porcelaine blanche comme lait avec leur beau liseré doré, ici ou là terni par le contact des lèvres, voire ébréchées, malmenées par des visiteurs étourdis, dont une par ce noceur, ce noceur qui bouffait comme quatre, et qui délirait sur une Maire Ruadh, peu importe qui c’était cette Maire Ruadh ; elle en connaissait un rayon Eleanora. Les livres et les mythologies, toute la vie de sa fille, ce qui l’a fait dérailler dès le début.
La valise est déjà en bas, dans le hall, bien sanglée avec une lanière de cuir parce que l’une des fermetures de laiton est un peu fatiguée. Une chance que Con ait dû filer à des kilomètres pour faire couvrir la jument. Elle n’a pas envie de larmes, pas de pleurnicheries. Incroyable qu’il se soit adouci au fil des ans, surtout dans les neuf derniers mois, avec ce zona qui l’a fichue par terre, et elle qui souvent marchait en dormant, n’importe quoi pour étouffer la douleur, et lui qui la retrouvait à la citerne, s’aspergeant d’eau pour apaiser la colère.
« Qu’est-ce que j’ai fait de mal ? demandait-il sans cesse, retirant et remettant sa casquette en traînassant.
- Rien, t’as rien fait de mal », répondait-elle, effaçant des années d’adversité.
Insista pour qu’il prenne Dixie la chienne avec lui, sachant qu’au moment du départ Dixie s’allongerait elle aussi et gémirait comme un être humain.
Elle tape les coussins des fauteuils de la salle du petit déjeuner, elle leur parle, calcule que le bandeau de suie, au fond de la cheminée, sera un genre de bouclier, qu’il l’empêchera de prendre feu. Elle les connaît, les habitudes de Con, et que je t’entasse tourbe et bûches, et vivement que ça flambe, imprudent avec le feu de bois comme s’il y avait pas de lendemain. Le grand billet qu’elle a écrit est bien en vue sur la cheminée : « Surtout mets le garde-feu avant d’aller au lit et tire le sofa. » Pour une raison ou pour une autre, elle remonte l’horloge qui a déjà été remontée et la repose à plat à sa place habituelle avec son battement obstiné.
Dehors, à la laiterie, elle ébouillante les bassines, les bidons et les seaux à lait, parce que s’il y a une chose qu’elle ne veut pas à la maison, c’est cette vague odeur de lait tourné, une odeur persistante qui la dégoûte et lui remémore des sensations qu’elle peut pas se rappeler.
Le braillard est toujours là , elle lui rend la pareille et se dirige vers la corde à linge pour suspendre quelques affaires, ses affaires, ses affaires et un monceau de napperons.
Froide matinée, herbe tendre avec les reliquats du gel, et dans les creux de la butte, une poignée de primevères très précoces et qui frissonnent. Drôle qu’elles aient poussé à un endroit et pas à l’autre. C’est à ses fleurs qu’elle pensait quand elle pensait fleurs, à elles et aux boutons d’or, mais surtout elle pensait à d’autres choses : corvées, dettes, sa famille, sa chienne Dixie, les sachets de soupe qu’elle mélangeait puis réchauffait pour Con et elle pour leur pause-café, aux camarades enfin, juste comme Dixie et le pote de Dixie, Rover, avant qu’il se fasse écraser. Pauvre Dixie qui se languit, inconsolable, sans appétit depuis des semaines, des mois, attendant le retour de son copain.
Le vent de mars qui affole tout, les vêtements qu’elle suspend, les lambeaux de sac en plastique et les sacs de fourrage pris dans les barbelés qui font un de ces raffuts, et les larmes lui coulent sur les joues et le nez, des larmes de froid et de la perspective de semaines d’absence. Yearlings maculés de gadoue et de fumier où ils se sont roulés, de la bouse partout, sur leurs queues et sur l’herbe qu’ils broutent, les deux petits veaux frigorifiés avec leurs accroche-coeurs maculés de boue, joueurs, et tout-à -coup lugubres, et qui pleurent la jérémiade parce que leur mère a disparu de leur champ de vision. Pas un monticule, pas un brin d’herbe qui lui soit inconnu, elle connaissait tout, l’endroit où ses chagrins s’étaient multipliés et qui lui est pourtant si cher, et combien de fois avaient-ils failli le perdre ?
L’huissier, un jour, compatissant, disant que ça lui faisait mal de voir une dame comme elle tombée si bas, les factures, les impayés aux bords cornés, sur une grande broche, avec leurs noms cette fois dans la Gazette, oui, le pleure-misère et les champs qui sont bon pour une chanson, avec sa petite Eleanora, la tête dans les nuages, qui cite son livre, comme quoi tout ce dont une personne a besoin, c’est un endroit sûr et magnifique. Mais ses visites, c’était le paradis, du feu dans la première pièce et des bavardages sur le style, et on se levait pas tout de suite pour faire la vaisselle, on se prélassait, on papotait, tout en sachant qu’il y avait des choses qu’on pouvait pas discuter, des choses privées touchant à la vie d’Eleanora qui a la bougeotte. Comme elle priait et priait que sa fille, elle meure pas en péché mortel, et son âme damnée éternellement, perdue, comme Rusheen a failli l’être.
Il fut un temps, le temps jadis, où le mur de calcaire gris courait depuis la porte basse vers les cottages et la ville, ceinturant leurs arpents, mais c’est fini. Les champs cédés pour rien, ou presque rien, pour payer les impôts et les factures, le bois d’oeuvre emporté sans même demander la permission, et la tourbe du marais, du pareil au même, chaque Tom, Dick et Harry, ils peuvent tailler la tourbe, mettre de côté la tourbe et la rapporter à la maison en plein jour. Combien de fois s’en est-il fallu d’un cheveu qu’ils la perdent ? Mais l’honneur est sauf, Rusheen était à eux, les vieux arbres fidèles qui veillent et assez de têtes de bétail pour couvrir les frais, du moins pour les six prochains mois. Sans mourir de faim comme les malheureux que la pluie, la sécheresse et les guerres, dans certains pays, ont réduits à l’état de squelettes bouche bée.
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Présentation de : Edna O’Brien
Née dans un petit village catholique en Irlande, Edna O’Brien grandit dans une ferme isolée entre une mère sévère et un père alcoolique. Après le couvent, elle part à Dublin pour suivre des études en pharmacie. En 1952 elle épouse, contre l'avis de sa mère, l'écrivain juif d'origine tchèque Ernst Gebler, et s'installe à Londres. Ses débuts littéraires datent de 1960, année de la parution du premier volet de la trilogie qui la rendit célèbre, The Country Girls Trilogie. Ses premiers livres, publiés en Angleterre, ont longtemps été interdits en Irlande, à cause de leur contenu explicite quant à la sexualité. Bientôt divorcée, Edna O’Brien élève seule ses deux fils, menant une vie libre et brillante, entre l’Angleterre et les États-Unis.Les romans et nouvelles de cette grande dame des lettres irlandaises, considérée comme la Colette du monde anglophone, tournent autour des sentiments des femmes, prises dans le carcan de leur éducation stricte, et de leurs relations souvent frustrées avec les hommes ; la politique, l’histoire et l’amour y occupent une place prépondérante, et tous remettent en cause l'ordre moral de l'Irlande catholique et nationaliste.
En France, la plupart de ses romans ont été traduits aux éditions Fayard, mais ne sont plus aujourd’hui disponibles. Crépuscule irlandais (en anglais The Light of evening) est paru à Londres en 2006.
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